jeudi 14 novembre 2019

La Fin de l'Individu, Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, Gaspar Koenig Edition DE FACTO L’OBSERVATOIRE LE POINT



LA FIN DE L’INDIVIDU,   Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, Gaspar Koenig Edition DE FACTO L’OBSERVATOIRE LE POINT



 ». Entamer une relation affective avec un robot ne représente pas l’avant-garde du progrès, mais au contraire une terrible régression pour notre civilisation.

La discussion sans fin autour des valeurs, la frontière perpétuellement contestée entre les préférences individuelles et l’utilité commune, l’impossibilité de trancher les questions morales une fois pour toutes ne sont pas le signe d’une défaillance de l’esprit humain comme le pense absurdement Bostrom12, mais au contraire une preuve de progrès social et culturel.

Lutter contre deux millénaires de dualisme pour accepter qu’il n’y a pas un esprit recevant les informations du corps et lui donnant des directives en retour, mais un organisme unique s’exprimant sous des modalités diverses. Comme l’écrit Spinoza, «  la substance pensante et la substance étendue sont une seule et même substance, qui se comprend tantôt sous l’un, tantôt sous l’autre attribut17  ».

Les économistes se moquent volontiers de cette «  fin du travail  » fantasmée par les sociologues ou les politologues…./«  la tech crée toujours davantage de jobs qu’elle n’en détruit  ». En imaginant des produits et des services qui n’existaient pas la veille, elle génère automatiquement de nouveaux marchés, multipliant les opportunités

Au fond, nos peurs reflètent notre tendance naturelle à enfermer l’avenir dans les paramètres du présent.

Loin des chambres de bonne auxquelles nous sommes habitués en France, ce sont de véritables institutions, occupant des immeubles entiers, dotés de budgets de plusieurs dizaines de millions de dollars, et mobilisant des chercheurs du meilleur niveau académique. Ils tissent un lien vital entre le monde de la politique et celui de la recherche, lien qui nous manque cruellement dans notre société française, trop confiante en la gestion administrative des affaires publiques.

Un algorithme pour estimer automatiquement l’âge des os, sur la base de milliers de radios labellisées et stockées sur des serveurs informatiques.

Les formes traditionnelles de perception et de savoir restent nécessaires en amont, même si elles deviennent invisibles une fois que l’algorithme a atteint sa maturité.

L’IA ne fera disparaître que les métiers dont la pratique ne demande aucune appréhension du contexte, aucune interaction avec l’environnement extérieur, aucune initiative fondée sur la connaissance d’autrui.

Le système économique actuel comme un capitalisme de rente produisant environ un tiers de fonctions inutiles, destinées à perpétuer des mécanismes bureaucratiques, à entretenir l’illusion d’une activité débordante ou à simplement à conforter des ego.

Quel algorithme pourra jamais produire des rapports inutiles  ? Le FMI s’y est essayé sans succès pour ses papiers d’analyse pays. Pour faire semblant de donner du sens à un document qui par nature n’en a pas, il faut toute l’ingéniosité d’un esprit humain…

La menace n’est pas tant le surgissement de l’IA dans le monde réel que la transformation du monde réel pour accommoder l’IA.

La peur de l’automatisation est devenue la forme contemporaine du mépris de classe.

Les  applications industrielles de l’IA, qui se développent de manière fulgurante, tendent à éliminer le choix individuel de nos existences.

«  la fin du libre arbitre  » caractérisait l’ère de l’IA.

Très forte prédictibilité des utilisateurs de Facebook, se conformant de manière quasi systématique à ce que les data permettent d’anticiper. Dans un monde déterministe, il faut contrôler en amont le comportement du citoyen, plutôt que de le sanctionner en aval.

Impossible d’échapper à soi-même.

Chacun est nudgé en fonction des données qu’il a fournies et qui permettent d’identifier son comportement précis. Le nudge est doublement déterminé par la prise en compte du bien-être de l’utilisateur d’une part et de l’utilité collective d’autre part. C’est en cela qu’il est éminemment politique.

«  Votre cerveau est programmable. Vous avez juste besoin du code.

«  behaviourisme radical  », pour me convaincre que les comportements humains sont le produit de leur environnement par une boucle continuelle d’action et de rétroaction.

Trump n’est pas un président qui twitte, mais un twitto élu président par la logique même du retweet. Les esprits les plus fins s’abîment à proférer des jugements définitifs en 280   signes.

Par le jeu des data, Internet est devenu un espace qui, loin d’accueillir les différences, renforce les ressemblances.

«  Dans l’avenir, les gens seront transparents  », promet également Fan. Les algorithmes de Baihe corrigent la tendance naturelle à la vantardise et à la dissimulation. Bientôt, on comprendra que plus rien ne sert de faire semblant si l’on veut bénéficier des avantages de l’optimisation.

Ceux qui tentent de feinter l’algorithme vont-ils être dénoncés pour comportement antisocial  ?

Henry Kissinger dans The Atlantic considère l’IA comme le début de la fin des Lumières.

Les applications industrielles, telles qu’elles sont conçues aujourd’hui, mettent en péril la capacité de choix individuel en multipliant sur une base utilitariste les techniques de nudge.

La question posée par Foucault est tout simplement celle des Lumières. Penseurs et réformateurs avaient voulu affranchir l’homme de ses tutelles extérieures, qu’elles soient politiques, économiques ou intellectuelles. Ils ont si bien réussi que les technologies issues d’une société libre œuvrent aujourd’hui à rétablir la pire des tutelles, une tutelle intérieure, gouvernant les choix les plus intimes au nom du bien-être individuel et collectif. C’est en ce sens que l’homme pourrait s’effacer, comme à la limite de la mer un visage de sable, comme au milieu du sable le visage consumé du Burning Man.

Adaptation institutionnelle aux technologies.

Des algorithmes de reconnaissance faciale ont pu confondre tragiquement des visages noirs avec des singes, faute d’avoir été entraînés sur une base suffisamment représentative de la population.

L’homme n’est plus un producteur conscient de connaissances mais un récepteur passif d’informations.

L’officier dit  : Ne raisonnez pas, exécutez  ! Le percepteur  : Ne raisonnez pas, payez  ! Le prêtre  : Ne raisonnez pas, croyez  ! Voilà comment Kant décrivait les âges sombres de soumission et d’ignorance, que les Lumières devaient dissiper en donnant à chacun le courage de se servir de son propre entendement. Sapere aude  ! Ose penser  ! Voilà qui augurait d’un avenir meilleur. Sauf qu’aujourd’hui à nouveau le psychologue dit  : Ne raisonnez pas, vous vous trompez  ! Le neuroscientifique  : Ne raisonnez pas, vous vous illusionnez  ! L’économiste  : Ne raisonnez pas, vous vous ruinez  ! Et finalement l’informaticien  : Ne raisonnez pas, laissez-moi faire. Tous ont d’excellents arguments. C’est d’ailleurs le cœur du paradoxe  : la machine a ses raisons que la raison ne connaît plus.

«  C’est parce que je n’étais point un adversaire de la démocratie que j’ai voulu être sincère avec elle  », précise Tocqueville dans son avertissement. J’aimerais en dire autant de l’IA.

«  en quoi sommes-nous uniques  ?  » La création n’est plus l’exaltation du moi mais sa dissipation. Ce n’est plus l’artiste qui fait l’art  ; c’est l’art qui élimine l’artiste.

Sans illégalité, la légalité ne se vide-t-elle pas de son sens  ?

De même que l’âge industriel a donné naissance à la personnalité morale des entreprises, l’ère numérique devrait nous permettre de penser la responsabilité juridique de l’algorithme.

Tout Noir sera mécaniquement jugé à risque. L’algorithme enferme l’individu dans une identité qu’il ne s’est pas choisie.

L’IA est avide par nature  », m’explique-t-il. Pourquoi avide («   greedy  »)  ? Parce qu’elle optimise les données du groupe majoritaire pour dégager des régularités immédiates, en se souciant peu des divergences.

Ainsi l’IA pourrait-elle parvenir à un traitement «  aveugle  » des situations individuelles, qui constitue depuis l’Antiquité un idéal d’équité  : ce n’est pas un hasard si Thémis, déesse de la justice, est représentée les yeux bandés. Appliquée à la gestion des rapports sociaux, l’IA pourrait donc nous aider à surmonter ou du moins à laisser de côté nos préjugés individuels, en phase avec les préoccupations actuelles de l’intelligentsia américaine.

Une question devient véritablement centrale quand elle cesse d’être traitée de manière isolée. On a pu voir ce processus se produire pour l’environnement.

Algorithmes et responsabilité sociale sont les deux facettes d’un inquiétant retour de la morale collective.

Équité algorithmique, explicabilité des décisions, concurrence, vie privée, anonymat, propriété des données  : tous les problèmes soulevés par l’IA sont sur la table.

Par sa capacité à intervenir de manière précise sur nos choix, l’IA contrôle les individus de manière plus intime que la loi et plus efficace que la violence légitime. Nous continuons à faire comme si de rien n’était, entretenant le théâtre d’une délibération collective là où le véritable pouvoir normatif a d’ores et déjà été transféré aux algorithmes. Consciemment ou non, les citoyens ont fait sécession en emportant leurs data avec eux. Ils se sont offerts à un nouveau maître.

L’IA met à mal la notion de représentativité politique  :

Déterminer une volonté générale à la majorité absolue, fût-ce par référendum, semble bien simpliste et imprécis par rapport à l’optimisation des préférences individuelles dont les algorithmes sont capables  : pourquoi ne pas laisser une IA, nourrie par les opinions des citoyens, trancher les questions de politique publique36

Les gouvernements aujourd’hui sont loin d’être tranquilles  ; ils s’affairent en tous sens pour tâcher de démontrer leur légitimité  : mais n’est-ce pas l’agitation du désespoir, le chant du cygne du système représentatif  ?

Une société automatisée, où les citoyens sont de plus en plus pris en charge dans leurs choix par des robots, ne vont-ils pas simplement se retirer du processus démocratique, laissant le terrain libre aux autocrates  ?

C’était déjà l’inquiétude de Tocqueville  : dans une société individualiste où le goût des jouissances matérielles éloigne les citoyens de l’intérêt public, les décisions collectives pourraient être confiées avec insouciance au premier qui voudrait bien s’en charger.

Si mon bien-être est assuré de manière optimale par une myriade d’apps et d’objets connectés, à quoi sert de voter pour un représentant  ?

La tech a fait naître en nous une exigence de service qu’aucune Déclaration des droits de l’homme ne pourrait remplacer.

On voit ainsi comment pourrait naître une forme de gouvernance par l’utilité, assurée de manière diffuse par des IA en réseau. Les plateformes pourraient effectuer bien mieux que les gouvernements le calcul des plaisirs et des peines.

Le rhizome est une tige qui court souterrainement, suivant sa propre logique, en se manifestant aléatoirement sous forme d’orties ou de roseaux. Autrement dit, ce n’est plus l’individu qui se branche sur un réseau, mais le réseau lui-même qui génère une illusion d’individu. Est-ce un hasard si Deleuze décrit la progression du rhizome comme un phénomène «  machinique40  »  ? Le jour où Replika pourra deviner et orienter nos pensées intimes, l’IA aura prouvé que la personnalisation la plus précise s’accompagne d’une désindividuation sans retour  : si mes processus émotionnels et intellectuels deviennent de simples variables agrégées avec des millions d’autres données et traitées par des algorithmes anonymes, que reste-t-il du «  moi  »  ? Loin de constituer une entité autonome, capable de jugement et de décision, le sujet devient une simple émanation provisoire de flux qui le dépassent. La pensée de la multiplicité se substitue à une ontologie de l’arborescence. Mille Plateaux donne ainsi une valeur positive à la mort de l’homme annoncée par Foucault et mise en scène par le Burning Man. Enfin, nous allons pouvoir abandonner notre carapace de subjectivité consciente pour nous laisser entraîner vers des devenirs révolutionnaires, minoritaires, désirants, pour reprendre le vocabulaire deleuzien. En soumettant son corps et son esprit à des agencements inédits, en se laissant dériver le long du rhizome et de ses bifurcations soudaines, on se rapprochera des flux qui forment l’unité du monde, ce «  plan d’immanence  » que Deleuze recherche de livre en livre. Il y a une forme d’authenticité à accepter le désordre, le chaos dans lequel nous sommes plongés.

Dans un monde où le progrès dépend de l’accumulation de données, l’avantage ne passe-t-il pas irrémédiablement aux pays autoritaires  ? La vie privée, autrefois gage de créativité, ne devient-elle pas un obstacle à l’optimisation  ?

L’IA est devenue en Chine le projet d’une société entière, défini comme tel dans la stratégie nationale dévoilée par le gouvernement en juillet   2017.

La Chine, totalement immergée dans la modernité la plus effrénée, mais parcourue de réminiscences discrètes de sa civilisation plurimillénaire.

Améliorer les techniques d’enseignement, en décelant les corrélations entre comportement des enfants, performances scolaires et méthodes du professeur…

L’entrepreneur chinois vient souvent d’un milieu populaire, où le souvenir de l’extrême pauvreté remonte à une seule génération

Des français à Shanghai ou à Pékin se laissent souvent séduire par le modèle chinois. Ils en viennent à se méfier de nos démocraties décadentes, faites de palabres incessantes et de prudence excessive.

Une nouvelle ère, où le «  Made in China  » désignera non plus la production à bas coût, mais le paradigme de la modernité.

 «  le lac des données  », point d’aboutissement des rivières qui jaillissent depuis une infinité de sources logées dans l’industrie, le gouvernement ou les plateformes (une autre interlocutrice me dira  : «  les données sont comme l’eau qui coule  »). C’est une ressource naturelle fondamentale qui permet l’alimentation des algorithmes, le bien-être des citoyens et la communication entre tous les secteurs. Ce lac est unique.

Le paradigme chinois se précise  : un lac de données alimenté par des sources variées, exploité par des géants de l’IA avec la bénédiction du gouvernement et sous le contrôle attentif de la police. Le citoyen, connecté du matin au soir et du soir au matin, y gagne bien-être et sécurité. Qui serait assez fou pour s’en plaindre, dans un pays qui a encore la mémoire vive de la guerre civile et de la famine  ?

Et on doit aux autres de ne pas se refermer en soi-même comme ces ermites condamnés par Confucius. Ne serait-il pas honteux de «  cacher son trésor dans son sein et laisser le pays courir à sa perte  »  ? De même qu’il paraîtrait aujourd’hui égoïste et irresponsable de cacher en son sein le trésor de ses data sans les partager avec le reste de la communauté…Corollairement, la pression sociale est source de perfectionnement  : «  Quand on se promène ne serait-ce qu’à trois, chacun est certain de trouver en l’autre un maître, faisant la part du bon pour l’imiter et du mauvais pour le corriger en lui-même.  » C’est en s’observant les uns les autres que l’on peut s’amender individuellement et progresser collectivement. Comment ne pas y voir une justification philosophique lointaine du crédit social déployé à grand renfort d’algorithmes par le gouvernement, qui encourage les citoyens à se noter entre eux en fonction des services rendus ou de leur contribution au bien commun  ?

CCCC désigne le régime en place  : «  Chine Capitaliste Confucéenne Communiste  ». Voilà qui semble une excellente description de la Chine contemporaine. Capitaliste parce qu’elle permet aux entrepreneurs de s’enrichir dans le jeu de la concurrence. Confucéenne parce qu’elle fait primer le Bien commun sur toute autre considération. Communiste parce que l’État reste le garant suprême de l’ordre social.

«  L’IA aide le Parti communiste à augmenter le temps passé à s’abrutir sur un smartphone.

personne, quelles qu’en soient les conséquences industrielles. Plus de droits, moins d’IA  : l’équation est limpide. La question qui reste ouverte est de savoir si l’on peut dans ces conditions rester dans le jeu de la compétition économique mondiale, ou s’il faut se résigner à devenir à plus ou moins long terme une colonie numérique.

Mes données de santé permettent d’améliorer la recherche. Mes données de consommation électrique, désormais captées par les «  compteurs intelligents  », permettent d’optimiser la gestion du réseau et donc de diminuer la production d’énergie et de sauver la planète. Mes données de recherches Internet permettent de mieux comprendre et prévenir la diffusion de fausses rumeurs. Mes données de comportement sexuel permettent de limiter certaines épidémies et de mieux identifier les discriminations. Et mes données génétiques ne permettraient-elles pas de mieux contrôler l’évolution de la population  ? Quelle est la différence entre le modèle du en même temps et le Bien commun à la chinoise, sinon que la servitude devient volontaire  ?

Passion juive de l’intelligence. Israël se vante ainsi de compter la plus forte proportion au monde de citoyens détenant un diplôme scientifique (1,5  %, contre 0,7  % aux États-Unis). Chacun essaye d’être un «  besserwisser  », comme on dit en yiddish  : celui qui connaît tout mais aussi qui questionne tout, sans être freiné par les tabous de la société américaine ni par la censure du régime chinois.

L’IA répond aux aspirations de la culture hébraïque, d’abord en proposant un nouveau défi à l’intelligence humaine et en repoussant les frontières de la science, mais aussi en esquissant la possibilité d’un savoir universel, capable de résoudre aussi bien les flux de circulation automobile que les démonstrations spinozistes. Si tout langage est réductible à la logique et si la logique ne peut se déployer autrement que par le langage, comme l’envisageait Wittgenstein, alors l’IA pourrait bien achever la connaissance humaine. Mieux que la Torah

Tension à l’œuvre dans tout l’écosystème numérique américain. Plus de data, c’est plus d’efficacité. Moins de data, c’est plus de liberté.

Max Weber avait associé l’esprit du capitalisme, défini par la création de richesses, avec l’éthique protestante, qui fait du travail une véritable mission et de l’ascétisme une règle de vie. Il faut réussir en affaires non pour jouir de sa fortune mais pour obéir aux commandements bibliques.

Google ne peut être à la fois efficace et vertueux  ; pour servir l’individu, il doit le mettre à nu. L’IA oblige à dissocier l’esprit du capitalisme et l’éthique protestante. Voilà pourquoi les États-Unis ont perdu leur vocation, comme je l’ai entendu à de nombreuses reprises. Jakob ne sera jamais Franklin. On comprend mieux le tourment de mes interlocuteurs américains, écartelés entre le souci de bien faire –  moralement  – et l’impératif de faire mieux –  techniquement. La crise de la morale protestante plonge les acteurs de la tech dans un trouble réel et les pousse à chercher des alternatives spirituelles, bouddhistes par exemple.

Mais il faut admettre que l’IA a sorti le capitalisme protestant de l’âge de l’innocence et qu’un malaise profond travaille l’ensemble de la société américaine.

Société divisée entre d’un côté des «  yuppies  » hautement éduqués, conscients des mécanismes technologiques et s’offrant régulièrement des data detox, et de l’autre des «  hippies  » accros aux écrans et subventionnés par une forme plus ou moins aboutie de revenu universel.

Lee Drutman se demandait ainsi avec franchise comment le système politique pourrait survivre à l’abêtissement généralisé des citoyens.

Cybersécurité. Mais celle-ci en cache une autre, plus profonde  : comment ces trois modèles –  confucéen, stoïcien, protestant  – vont-ils interagir à mesure que l’IA va se développer  ?

La Chine a modestement œuvré comme l’atelier du monde pendant des décennies, conduisant les pays occidentaux à saborder peu à peu leur base industrielle, tout en fournissant à leur population des biens de consommation courante à des prix irrésistibles.

Alors que l’IA nous impose de raccourcir la chaîne de valeur et de produire localement, nous nous retrouvons nus.

L’IA remet en cause cette dynamique en reconstituant des pôles impériaux. L’éléphant deviendrait chameau, avec deux bosses correspondant à la Chine et aux États-Unis. Les altermondialistes verraient soudain leur rêve réalisé, mais d’une manière inattendue  : en devenant eux-mêmes des colonisés numériques.

Si l’IA nous permet, par de savantes techniques de nudge, de connaître et de contrôler les individus à distance, pourquoi les conquérants de demain auraient-ils besoin de s’emparer d’espaces physiques  ? Ne serait-il pas plus économique, plus efficace et plus conforme à nos cultures pacifiées de se contenter de manipuler les comportements  ? Mieux vaut orienter des millions de processus d’achat que piller des villes. Le résultat est le même  : un gain économique et une satisfaction d’orgueil.

Le libre arbitre est contesté par la science et balayé par la technologie.

Nos désirs inconscients. Mais au fond, est-ce un problème  ? En me réduisant à un simple sujet biochimique, l’IA me permet de prendre conscience de mon être véritable, avec son lot de dénis et d’addictions.

«  Le meilleur libéralisme, résume-t-il après mes relances, est celui qui nous libère de nos désirs insensés.  »

Spinoza me revient en tête. Au dernier livre de l’Éthique, ne nous promet-il pas la liberté par la prise de conscience des causes et de la nature de nos affects  ? Car «  on ne peut inventer en pensée de meilleur remède aux affects qui dépendent de notre pouvoir, que celui qui consiste dans leur vraie connaissance1  » –  le troisième et ultime stade de la connaissance pour Spinoza. Afin de contrôler nos pulsions et nos émotions, il faut établir leur vérité, comprendre la part d’éternité qu’elles recèlent, plutôt qu’essayer de les réprimer.

En nous livrant à volonté un compte rendu détaillé de nous-mêmes, preuves à l’appui, l’IA ne rendrait-elle pas une telle connaissance plus accessible  ?

Affranchie de ses désirs les plus encombrants, la nouvelle humanité sera pacifiste, écologiste et communautaire. Telle est la signification ultime d’Homo deus  : non pas la conquête de l’autonomie, mais un chemin personnel vers la «  béatitude  », comme dirait Spinoza. Dans la mesure même où elle est capable de nous manipuler, l’IA se met perversement au service de notre libération.

La fin de l’individu crée peut-être des problèmes politiques à court terme, mais elle offre à Homo sapiens une puissante solution métaphysique en lui promettant de dépasser ce qui restait d’animal en lui.

Radical Markets. Ses thèses, qui peuvent sembler à première vue fort éloignées de celles d’Homo deus, me semblent refléter la même conception d’une humanité nouvelle, rompant avec les Lumières et leur idéal d’autonomie.

Mais pourquoi mériterais-tu ta maison à perpétuité, alors qu’elle n’a été payée qu’une seule fois, par toi-même ou pire encore par tes ancêtres  ? Si tu ne l’entretiens pas, si tu n’y investis pas, un autre ne pourrait-il pas en faire un meilleur usage  ?

L’individu n’existe pas sans les échanges qui le façonnent. Pourquoi vouloir à tout prix être unique  ? Regarde aujourd’hui, avec l’économie du partage, combien l’expérience prend le pas sur la possession. On s’affranchit peu à peu du “fétichisme de la marchandise”,

Qui sera à même de faire des choix en lieu et place de l’individu, impuissant et débordé, constamment déplacé d’une habitation à l’autre au hasard du marché  ? Une IA, bien entendu. La boucle est bouclée. Pour Harari, l’IA transforme l’individu en «  dividuel  ». Pour Glen, la disparition de l’individu, privé de son halo patrimonial, ouvre la voie à une organisation optimale des échanges gérée par l’IA. C’est la même vision, illustrée par deux perspectives complémentaires, et fortement imprégnée de bouddhisme.

La propositions de données inadéquates et donc le risque de fausses corrélations augmentent de manière exponentielle avec leur accumulation.

Plus l’on fonctionne en flux tendus, plus l’on doit s’attendre à ce qu’un incident grippe l’ensemble du dispositif.

Un système sous-optimal, laissant davantage de place à la surprise et à l’erreur, s’avère «  antifragile  », capable d’absorber les chocs et de les transformer positivement.

Dans les ports autonomes chinois, la moindre anicroche, ne serait-ce qu’un chewing-gum jeté sur une bande de signalisation, peut avoir des conséquences graves. Il faut donc protéger et sécuriser le port, le mettre sous cloche. Mais ce faisant, on l’empêche d’évoluer et de s’améliorer. N’est-ce pas le comble du paradoxe  : l’optimisation s’oppose au perfectionnement  !

Un monde scrupuleusement soumis à la logique de l’IA serait irrémédiablement entropique, tendant vers une forme de stabilité glacée. Répétition des échanges, immutabilité des métiers, irrévocabilité des amours.

L’esthétique comme la commodité de l’habitat viennent de l’histoire et de son cortège

Les plus grandes découvertes, dans l’histoire des sciences comme dans l’existence d’un individu, se produisent en dehors des objectifs que l’on s’était fixés.

L’imprévisibilité ne représente pas un défaut de connaissance auquel il faudrait remédier, comme semblent le penser les thuriféraires actuels de l’IA5. Elle constitue plutôt un élément fondamental de l’évolution du savoir.

Comment ne pas devenir dividuel

Comment être libre, et responsable, quand notre pensée est le simple produit d’un champ de forces qui la dépasse  ?

En empruntant les concepts des neurosciences, on pourrait dire que l’évolution a construit le chemin d’une synapse à l’autre afin que je puisse forger mon propre jugement d’une manière satisfaisante.

Nous ne sommes pas dotés à la naissance de libre arbitre, comme si une fée s’était penchée sur le berceau de l’espèce humaine  ; contrairement à la formule malheureuse de notre Déclaration des droits de l’homme, nous ne sommes pas «  nés libres  ». En revanche, nous pouvons cultiver et fortifier notre arbitre libre. C’est la clé de notre responsabilité, ni donnée (biologiquement) ni présupposée (intellectuellement), mais objet d’une lente élaboration.

Luther, les humanistes d’aujourd’hui peuvent s’appuyer sur les neurosciences pour maintenir la possibilité du jugement personnel. C’est ainsi que nous pourrons ultimement retrouver l’individu sous les data, en mettant l’IA à notre service.

La décision vaut moins par son résultat que par son processus, qui structure peu à peu notre personnalité. Pour ne pas devenir dividuel à l’ère des algorithmes, pour générer ces déviances qui sont les conditions de l’évolution biologique et sociale, il ne suffit pas de commettre des «  actes gratuits  », aussi éphémères que superficiels. Il faut pouvoir assumer des choix profonds et délibérés, peut-être sous-performants en termes d’utilité, mais indispensables à la formation d’une individualité. Ce faisant, on n’agit pas contre soi-même  : on devient soi-même.

Harari nous explique que l’IA nous connaît mieux que nous-mêmes et qu’il vaut mieux lui déléguer nos décisions faute de libre arbitre, j’estime que l’IA nous empêche de devenir nous-mêmes et de constituer notre arbitre libre dans l’exercice même de la délibération. Là

Laisser l’IA et ses recommandations gérer entièrement nos vies, sous prétexte que les algorithmes, comme Dieu autrefois, pourraient choisir le meilleur des mondes possibles.

Si l’on veut préserver l’individu à l’ère de l’IA, la question qui se pose est désormais bien cernée  : comment exercer techniquement ce droit à l’errance, ce droit à la déconnexion  ?

La volonté de déconnexion est une forme d’ermitage moderne, attirant les contestataires les plus radicaux. Aussi salubre soit-elle d’un point de vue individuel, elle ne pourra jamais tenir lieu de modèle de société.

La caractéristique d’un acte libre n’est pas de rompre avec le cours des choses, mais au contraire de se produire dans la continuité d’une histoire personnelle.

C’est l’ensemble des millions de délibérations que nous avons effectuées au cours de notre existence qui aboutissent à ce résultat. Et ces délibérations reflètent notre personnalité véritable.

La moralité spontanée, instinctive, est la manifestation de nos qualités ou de nos défauts les plus profonds.

Il n’y a aucune raison de se laisser entraîner sur la pente de l’utilitarisme. Chacun doit pouvoir établir ses propres critères d’action.

Unêtre humain doit effectuer en moyenne 35   000   décisions par jour  ! La machine pourrait nous aider à désengorger nos facultés cognitives pour nous concentrer sur les choix les plus importants.

Effets sur l’humanité de cette paresse cognitive.

Il faudrait pouvoir exercer sa prérogative morale en déterminant par avance son nudge, de manière consciente et volontaire. On retrouverait ainsi sa capacité de délibération, son arbitre libre. Mais afin de profiter de l’optimisation des préférences offerte par l’IA, on pourrait enfouir ces choix dans les profondeurs du code comme dans celles du subconscient, quitte à les réexaminer de temps à autre. Chacun deviendrait le nudgeur de ses propres nudges  : on déléguerait à la machine ses décisions quotidiennes, mais non le processus qui a conduit à les prendre…

Délibération, engageant toute notre responsabilité et exprimant notre individualité profonde, dans la conception de la Prime Directive  : le processus d’élaboration du choix cher à Daniel Dennett serait respecté. Mais on laisserait ensuite les algorithmes prendre en charge nos décisions quotidiennes, de manière nécessairement moins performante mais aussi plus respectueuse de la diversité de nos représentations du monde. Il n’est pas question de renoncer à la puissance de calcul de l’IA, mais simplement de la canaliser. Tel Ulysse qui se fait attacher au mât de son bateau pour résister au chant des sirènes, nous effectuerions le travail de délibération avant de nous embarquer dans nos mille aventures journalières. Il s’agit, en quelque sorte, de précharger l’arbitre libre28.

L’idéal de la Prime Directive représente ainsi le triomphe du choix personnel sur l’utilité collective, de la responsabilité individuelle sur le fatalisme biochimique, de J.   S. Mill sur Bentham. C’est le droit à l’errance inscrit au cœur même de l’IA.

J’ai rencontré à New York Alex Elias, fondateur de la start-up Qloo, qui a pour ambition de croiser les préférences individuelles entre différents domaines  : si vous aimez telle musique et tel film, alors vous devriez essayer tel restaurant ou prendre tel rendez-vous galant… Qloo pourrait être le Netflix de la vie, enfermant ses utilisateurs dans une logique de recommandations holistique, à laquelle rien n’échappe. En un sens, cette volonté de «  personnalisation culturelle  » représente tout ce qui m’effraie dans l’IA.

Nous passons notre vie numérique à nourrir sans le savoir des IA qui nous manipulent en retour.

Notre cerveau est soumis à un hacking permanent, rendu possible par cet éparpillement des données. Ouvrir Internet, c’est exhiber son intimité sur la place publique, comme cet empereur du conte d’Andersen qui se croyait vêtu d’une étoffe précieuse alors qu’il était nu.

Comment pourrais-je accéder gratuitement aux services de Facebook ou de Google si je ne donne rien en échange

Aujourd’hui, nous sommes des serfs numériques, abandonnant toute notre récolte de données en échange de services gratuits, d’une valeur discutable, fournis par nos nouveaux seigneurs. Nous postons un milliard de photos par jour sur Facebook. Oui, un milliard. Une fois traité par des algorithmes qui de plus en plus intègrent la reconnaissance faciale, ce trésor de données génère pour Facebook des profits trimestriels de l’ordre de plusieurs milliards de dollars. Quel pourcentage revient au producteur initial

Si Waze m’indique le meilleur itinéraire mais que je refuse de recevoir sur mon écran des publicités pour les restaurants sur ma route, il faut trouver une autre manière de dédommager la plateforme. Sinon, je deviendrais un passager clandestin, bénéficiant des données d’autrui sans rien partager en retour. L’anonymat a un prix.

On ne résout pas la question des sans-abris en abolissant la propriété mais en faisant en sorte que tous y aient accès.

lIntroduction d’un revenu universel permettant de couvrir les besoins de base. Si l’on estime que la vie privée en fait partie, alors le prix moyen des données personnelles devrait logiquement être intégré dans le calcul du montant de ce revenu universel, afin que chacun puisse définir librement les termes de son contrat numérique et choisir son niveau de nudge en toute conscience. Le revenu universel permet de racheter son autonomie tout en continuant à bénéficier des progrès technologiques.

En introduisant une possibilité de divergence individuelle, la propriété des données engendrera des accidents de la circulation, des émissions carbone et des ruptures amoureuses. Elle empêchera la société de tourner parfaitement rond. En cela, elle rétablira la possibilité de l’évolution… comme de la régression. Lourde responsabilité pour le législateur que de tolérer de tels aléas, immédiats et concrets, en échange d’une vague promesse de progrès. Mais c’est sur cette ligne de crête que se jouera la lutte entre le nudge et l’autonomie, entre la servitude bienheureuse et le retour des Lumières.

Pourquoi nous inquiétons-nous de la présence de bisphénol   A dans les biberons et pas des cookies sur les iPad des enfants  ?

La technologie, en changeant tout dans la société, ne change pas grand-chose à nos sentiments.

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samedi 10 août 2019

L'ironie de l'évolution , Thomas Durand,. Le Seuil


L'ironie de l'évolution ,  Thomas Durand, Le Seuil

La manière dont nous parlons du vivant véhicule des idées de mécanismes et d’intentionnalité, exactement comme nous parlons de nos propres réalisations, de nos inventions, de nos créations. Cela fait problème, car si le langage humain a toutes les raisons d’être anthropocentriste, la nature, elle, n’a aucune raison de se plier à ce langage.

Il nous faut apprendre à nous méfier des conclusions vers lesquelles se hâte notre cerveau avant même qu’on s’en avise. Puisque nous sommes le fruit de la sélection naturelle, des animaux imparfaits, limités, il est bien possible que notre cerveau ne soit pas toujours capable de raisonner objectivement, et que certaines vérités contredisent notre intuition, voire heurtent notre sensibilité.

Comprendre pourquoi les arguments de la science sont si souvent impuissants à convaincre ceux qui se disent « sceptiques » et ont leurs raisons de refuser une théorie pourtant centrale dans les sciences du vivant.

Les individus les plus ignorants d’une discipline surestiment leur compétence ; dans le même temps, les plus savants la sous-estiment (notamment parce qu’ils ont une meilleure idée de l’étendue de leur ignorance). Cela participe au relativisme ambiant qui veut voir dans les théories scientifiques des opinions comme les autres auxquelles il n’y a pas de raison particulière de se fier. Tout le monde veut avoir le droit d’avoir raison.

Si cet internaute parvenait à un accord entre la science et son texte sacré, il devait pour cela nier le registre fossile et attaquer les méthodes de datation radiométrique, inventer des explications sur la source et le devenir de l’eau nécessaire au Déluge (quatre fois le volume d’eau actuellement présent sur Terre), et réfuter en bloc à peu près toutes nos connaissances en génétique, en embryologie, en agronomie, en géologie, en astronomie, en écologie et en biologie moléculaire. À ce prix, qui me semblait exorbitant, il obtenait un monde conforme à ses attentes. Ma rencontre avec cette fascinante faculté de nier la réalité est à l’origine du projet du livre que vous lisez.

Face à la force de nos impressions, de nos intuitions, de nos convictions, et de ce que nous appelons le bon sens, que vaut la parole à peine compréhensible d’un expert ?

Le véritable débat scientifique n’est pas un sondage d’opinion où celui qui déploie la meilleure rhétorique peut emporter les suffrages et revendiquer la vérité. La « science citoyenne » que d’aucuns souhaitent ne doit pas conduire à penser que l’opinion ou la conviction de chaque citoyen devrait avoir la même valeur que l’expertise d’un scientifique quant à la validité d’un énoncé scientifique spécialisé.

Les faits ne s’intéressent pas au jugement que le peuple porte sur eux, et le peuple devrait s’en accommoder dans la mesure où les faits non assujettis aux changements d’opinion garantissent entre autres choses la stabilité du kilogramme, du millimètre et de la seconde, à défaut de celle du prix du gaz.

La science n’est pas un projet de société*8, ni un programme politique ni une démarche visant à rendre les gens heureux ; elle est un moyen de comprendre le monde tel qu’il est. Elle ne dit rien sur ce qu’il devrait être, elle se contente de nous permettre d’avoir un avis éclairé sur la question.

L’une des principales caractéristiques d’une théorie scientifique, comme l’a mis en exergue Popper, est qu’elle doit être réfutable, c’est-à-dire qu’il est possible de formuler des propositions, des prédictions qui, si elles s’avéraient, démontreraient que la théorie est fausse.

Les débats continuent pour déterminer à partir de quel stade l’embryon devient un être humain à part entière. Si le consensus est si difficile à obtenir, c’est parce qu’il n’y a pas de réelle discontinuité dans la nature de l’individu entre sa conception, son développement, sa naissance ou sa mort. Il n’est jamais aisé de déterminer quand la vie commence, ni quand elle finit, comme le prouvent les polémiques sur l’euthanasie. Nous sommes face aux limites de notre cadre de lecture sur ces questions. Il est possible que la vie ne soit pas un phénomène particulier en soi, mais simplement le prolongement de l’organisation de la matière, ce qui est à la fois frustrant et enthousiasmant.

Notre plus lointain ancêtre commun, couramment appelé LUCA (cf. note 11), est un organisme théorique qui a vécu dans une fourchette de 3,6 à 4,1 milliards d’années dans le passé. Ce lignage unique a pour résultat l’universalité du code génétique. Les mêmes triplets d’ADN codent l’un des 20 acides aminés utilisés par les organismes terrestres*17. C’est un point commun d’une importance considérable, un peu comme si tous les êtres humains parlaient une seule et même langue à peine affectée ici et là par un accent plus ou moins rustre ou chantant.

Les espèces sont donc des entités historiques caractérisées par une continuité spatiotemporelle. Pour Hull, cela leur confère un caractère d’individu : limité dans le temps et l’espace.

De même qu’il faut distinguer la carte du territoire, il convient de comprendre que le paysage conceptuel n’est pas le parfait reflet du monde réel. Cela appelle à un peu plus d’humilité dans la portée que nous voulons attribuer à nos catégorisations.

On peut espérer que la compréhension de l’évolution qui s’améliore continuellement débouche sur un renouvellement de notre manière de considérer les lignées évolutionnaires qui conférera à l’espèce un sens plus en adéquation avec la réalité,

Nous vivons une époque où l’ignorance, parfois, devient un choix ; il est manifeste que certains « antiévolutionnistes » choisissent délibérément de ne pas s’instruire.

La mort peut survenir pour des raisons imprévisibles, et pour tout dire, idiotes. Ce n’est pas toujours le plus fort, le plus rapide ou le plus agressif qui survit, mais parfois le plus chanceux, en toute rigueur le suffisamment chanceux.

Résumé des grands faisceaux de preuves qui ont conduit les scientifiques à établir un modèle explicatif de l’état actuel du monde vivant. Ce modèle, qui décrit l’évolution des espèces à partir d’une ascendance commune, se fonde d’abord sur une série de principes appuyés sur l’observation. 1. Il naît plus d’individus qu’il n’en peut survivre dans l’environnement naturel ; cela implique une compétition intra- et interspécifique pour les ressources. 2. Les individus présentent tous des différences mutuelles, et cette variabilité possède une forte composante génétique. 3. La compétition conjuguée à la variabilité conduit à différents taux de survie et de reproduction des individus. Les caractères les plus avantageux seront plus souvent transmis à la génération suivante. Ces principes darwiniens sont essentiellement le résultat de la combinaison des mutations génétiques et des différentes facettes de la sélection naturelle.

Les espèces apparaissent au fil du temps selon un ordre qui voit s’accumuler dans les organismes de plus en plus de caractères particuliers.

Ce regard sur la nature n’est pas exactement nouveau : Natura non facit saltum (« La Nature ne fait pas de saut ») écrivait Leibniz qui se souvenait de ce qu’en avait dit Aristote. Mais regardons quelle est la conséquence du principe de continuité de la nature. S’il y avait discontinuité entre les espèces, entre les genres, entre le vivant et le non-vivant, ou entre l’humain et l’animal, alors on pourrait légitimement en appeler à un phénomène surnaturel, l’acte d’un créateur ou d’un designer, pour rendre possible ces sauts qualitatifs, ces changements de nature fondamentaux. En revanche, si tout est continuum, la matière peut s’arranger avec elle-même en conjuguant ses propriétés pour produire la diversité et la complexité que nous observons. Cela explique la relation conflictuelle particulière que la théorie de l’évolution entretient avec le monde des religions (cf. chapitre 4).

L’expression « vérité scientifique » est en soi un paradoxe, car la science moderne admet qu’elle ne fournit aucune vérité, mais seulement des modèles représentatifs de la nature.

Nombre de croyants doutent en réalité, mais ils ne sont pas censés douter quand ils affirment leur credo.

Comprendre la réalité humaine, ses dynamiques, ses multiples dimensions.

Mot issu d’une légende persane ou les trois princes de Serendip font preuve d’une « sagacité accidentelle » en utilisant des indices inattendus pour se tirer d’affaire. La sérendipité consiste à faire une découverte « par erreur », tandis que l’on cherche autre chose, grâce au hasard et à l’intelligence. Sur ce sujet, voir le livre de Sylvie Catellin : Sérendipité, du conte au concept, Seuil,

La manière dont nous pensons, dont nous regardons le monde, est le résultat du fonctionnement d’un organe : le cerveau.

La nature subit une anthropomorphisation : nous lui attribuons des qualités humaines qui nous aident à lui donner du sens. Cela conduit à l’illusion d’agent, notoire dans les anciennes mythologies où chaque phénomène naturel est personnalisé par un esprit, un agent, une divinité : le Soleil, la Nuit, le Vent, etc.

Nous avons tous, dans la perception du monde qui nous entoure, des tendances analytiques intuitives qui sont en partie l’héritage d’un avantage qu’elles conféraient aux générations antérieures. Ces prédispositions sont utiles pour survivre dans la nature ou pour adapter notre comportement, mais quand il s’agit d’examiner de manière rationnelle notre environnement pour en analyser le fonctionnement, nous devons fournir des efforts considérables.

Nous sommes prédisposés à attendre qu’un résultat majeur, complexe et de vaste importance, doit s’expliquer par une cause également majeure, complexe et vaste. À l’inverse nous attribuons des causes modestes aux événements modestes. L’idée que les causes doivent posséder des attributs plus grands que les effets qu’elles produisent remonte à Platon, et Descartes l’utilisait dans sa démonstration de l’existence de Dieu, puisqu’il lui semblait nécessaire que l’existence d’un esprit comme le sien soit due à une « chose qui pense », et qui possède « en soi l’idée de toutes les perfections que j’attribue à la nature divine ». C’est bien en raison de cette inclination que la théorie du chaos nous interpelle avec son fameux effet papillon selon lequel un battement d’ailes de papillon peut déclencher un ouragan à l’autre bout du monde. C’est une idée fascinante, précisément parce qu’elle viole le sophisme de proportionnalité inscrit dans nos circuits cérébraux.

À l’origine de l’existence de millions d’espèces aussi variées que celles qui peuplent la Terre aujourd’hui, résultat majeur et complexe s’il en est, nous attendons intuitivement une cause de grande envergure, une cause primordiale absolument gigantesque et assurément complexe. L’idée que des mutations aléatoires assorties d’une mortalité différentielle, concept d’une grande simplicité formelle, puissent remplir ce rôle éveille forcément notre méfiance. Le sophisme de proportionnalité est une pierre de plus sur le mur qui nous gâche la vue sur la théorie de l’évolution.

L’erreur fondamentale d’attribution, est le nom donné à un biais de jugement auquel nous sommes enclins. Elle consiste à expliquer un événement ou un comportement en favorisant les causes internes (dispositions, traits de personnalité, « nature ») par rapport aux causes externes (historique, situation, contexte), raison pour laquelle on parle parfois de biais d’internalité. Si son existence ne fait pas de doute, l’explication de son origine n’est pas complète, et l’étendue de ses conséquences fait toujours l’objet de recherches. Le même phénomène est à l’œuvre quand nous attribuons nos succès à nos qualités et nos échecs à… la malchance, l’injustice, la persécution, etc.

Car il s’avère que, de manière paradoxale, l’absence d’explication constitue pour certains la meilleure des raisons pour accorder crédit à ce point de vue : « il y a des choses qui ne s’expliquent pas ».

Les caractères naturels liés au dimorphisme sexuel (pilosité, hauteur de la voix, force musculaire) existent bel et bien, mais ne prédisposent pas forcément les individus à adopter les comportements que la société étiquette masculins ou féminins. L’essentialisme est un biais omniprésent dans notre rapport au monde, et s’en défaire requiert des efforts et une pensée critique constante.

Comprendre que les espèces ne sont rien de plus que les produits dérivés des processus évolutionnaires, qu’elles sont en quelque sorte des propriétés émergentes et provisoires de la matière vivante à un moment donné, revient à faire exploser la manière intuitive que nous avons de regrouper les êtres vivants.

Et par environnement, il faut entendre non seulement le terrain, le climat, les prédateurs, les parasites, les pathogènes et les proies, mais aussi et surtout les congénères, car la vie en communauté est l’un des facteurs prééminents de l’évolution de notre intelligence. Les interactions sociales jouent un rôle central dans la forme que prennent nos processus cognitifs.

Le cerveau n’est pas un organe de perception qui traite de manière objective les informations de l’environnement. Il est au contraire proactif et fonctionne avec des schémas préétablis auxquels il compare sa perception.

C’est cet état d’esprit qui permet à un candidat à l’investiture pour les élections présidentielles des USA de déclarer en 2012 : « En tant que créatures de Dieu, nous avons été mis sur cette Terre pour exercer notre domination sur elle, pour l’utiliser et la gérer avec sagesse, mais à notre bénéfice, pas à celui de la Terre60. » Cela est intéressant à mettre en exergue

Le syndrome d’Anton-Babinski, on peut être aveugle et ne pas le savoir*4. Notre espèce excelle dans la perception des buts, des projets, des plans. La grande force de notre intellect est d’interpréter les intentions d’autrui, une spécialisation cruciale qui déteint quelque peu sur l’ensemble de notre esprit d’analyse. Les théories du complot fleurissent en partie grâce à la tendance qu’a le cerveau humain à trouver une motivation derrière un phénomène aléatoire, à lire une intention derrière une coïncidence, et de manière générale à traiter avec la plus grande méfiance ce qu’on appelle le hasard. C’est ainsi que se nourrit l’illusion d’agent qui est le troisième grand biais cognitif responsable du mauvais accueil souvent réservé à la théorie de l’évolution.

La sélection naturelle a tué les animaux enclins à négliger les signaux de dangers, et elle a favorisé la survie de ceux qui étaient capables non seulement de percevoir les signaux réels, mais aussi d’en imaginer d’autres à partir de stimuli sans signification intrinsèque.

La théorie de l’évolution apporte une lumière édifiante sur l’origine des systèmes de croyance.

La langue française a été façonnée par les interactions entre des locuteurs qui n’avaient pas idée de ce qu’ils étaient en train de construire.

Il existe donc des mécanismes inconscients par lesquels notre cerveau oriente nos choix, nos décisions, nos actes en fonction de ce que nous pensons savoir. Cet inconscient, qui ne doit rien à Freud, est aux commandes chaque fois que nous ne prenons pas la peine d’examiner les faits et les arguments rationnels avant d’agir.

Les grands mythes explicatifs du monde ont tous en commun que le hasard n’y joue aucun rôle. Jamais. Il y a toujours des plans divins : les catastrophes sont intentionnelles, et comme elles viennent punir une faute, elles ne surgissent pas sans raison.

Le raisonnement ne sert plus uniquement à distinguer le vrai, mais aussi et surtout à avoir raison, même en l’absence de faits probants, à gagner le débat.

Et comme nul n’est jamais plus convaincant que lorsqu’il croit sincèrement ce qu’il défend, ces biais concourent à aveugler l’individu sur les failles de son propre argumentaire. Dans ce contexte, les biais cognitifs ne constituent pas des défauts que la sélection naturelle aurait dû éliminer, mais ils assurent au contraire une fonction tout à fait importante. Cela explique que des gens très intelligents soient souvent extrêmement doués pour persévérer dans l’erreur : leur intelligence ne leur sert pas (ultimement) à reconnaître la vérité mais à trouver des arguments pour défendre leur opinion. CQFD.

C’est parce que nos ancêtres ont survécu en cherchant toujours à évaluer la valeur des arguments de leurs contradicteurs, pratique qui a façonné des générations d’individus « programmés » à employer leur intelligence à convaincre les autres pour avoir raison (y compris en dépit des faits), que des penseurs contemporains défendent le relativisme cognitif et revendiquent un droit qu’ils estiment naturel d’avoir raison même quand ils ont tort.

La science a certes quelques magnifiques réussites à son actif mais à tout prendre, je préfère de loin être heureux plutôt qu’avoir raison. DOUGLAS ADAMS, Le Guide du voyageur galactique, 1979

La pensée religieuse a pour avantage inestimable de pouvoir compter sur le jugement intuitif du cerveau humain qu’elle conforte dans une certaine vision du monde qui rend les explications scientifiques moins convaincantes et surtout moins attrayantes79.

États-Unis pays, où est réalisée une part considérable de la production scientifique mondiale, est aussi le pays industrialisé où l’on enregistre le plus fort taux de religiosité.

La science et la religion cohabitent mal dans un seul et même cerveau.

Or, le transformisme lamarckien qui demeure le mode privilégié de compréhension de l’évolution a des airs de famille avec un créationnisme dans lequel Dieu change de nom pour se faire appeler Nature.

Les mythologies sont remplies de récits sur l’origine du monde. Contrairement à ce qu’on avance souvent, il n’y a pas de caractère universellement partagé par tous ces mythes, un noyau qui serait présent partout et qui pourrait faire figure de germe de vérité révélée à l’ensemble des peuples. Ces récits sont en fait extrêmement variés, même s’ils suivent des schémas récurrents. En premier lieu, ces récits n’imaginent pas forcément un début ex nihilo au cosmos. Pour les Grecs, par exemple, le chaos préexiste de toute éternité. Dans la philosophie indienne du Sāṃkhya la forme primitive (la nature originelle) nommée Prakriti joue le même rôle. L’acte créateur revient à donner une forme à ce matériau éternel, ce qui exclut un début ou une fin à l’univers. Dans un certain nombre de mythologies, le temps est cyclique, et là aussi l’univers ne saurait avoir de fin ou de commencement. D’emblée, cela va à l’encontre des mythologies plus familières comme les récits abrahamiques qui posent une origine à l’espace et au temps. On en déduit, s’il en était besoin, que ces récits ne peuvent être vrais en même temps, puisqu’ils se contredisent. De manière invariable, le créateur, ou cause primale (le plus souvent anthropomorphe), est incréé, il n’a donc pas de cause en dehors de lui-même.

Savants et profanes ont cessé de croire en la véracité d’une grande partie des récits originels pour deux raisons principales : 1) la connaissance du monde a progressé, la science apportant des réponses ; 2) le monothéisme a imposé sa façon de voir par la force ou a éradiqué les vieilles croyances en les phagocytant (le sapin de Noël, l’œuf de Pâques, les divinités mineures recyclées en saints, etc.). La destruction des anciennes

Certains phénomènes qu’ils jugent mal expliqués par la théorie de l’évolution, comme l’apparition de l’intelligence, de la conscience ou de l’information génétique.

AU NOM DE QUOI NIE-T-ON DARWIN ? Les modèles non-naturalistes destinés à expliquer l’origine des espèces n’ont pas une nature extraordinairement variée. Presque tous, à travers l’histoire, et dans le monde entier, relèvent de la religion, car l’explication est en définitive toujours une facette du même concept : Dieu. Bien sûr, la réponse « Dieu » consiste à expliquer l’apparition de la complexité des êtres vivants par l’action d’une entité nécessairement plus complexe, laquelle requiert à son tour une explication, sauf qu’elle est explicitement définie comme inexplicable, et donc vide, malheureusement, de tout pouvoir explicatif.

L’intelligence telle que nous la concevons résulte du raffinement de l’adaptation des animaux à leur milieu et à leur organisation sociale.

L’intelligence n’est donc pas le fruit du hasard, mais l’un des produits attendus des processus évolutionnaires.

Une immense majorité de la population humaine a cru ou croit en l’existence d’un dieu. Il semble valide de supposer que ce genre de croyance est un phénomène naturel, intuitif, qui découle des structures cognitives de l’humain107.

L’être humain serait doté d’une tendance interne à croire en l’existence d’entités invisibles ordonnatrices du monde.

Platon et Descartes considère que le monde se sépare en deux sphères, l’une physique et l’autre mentale / spirituelle. Ces deux sphères ont depuis été corrélées à deux systèmes cognitifs distincts décrits récemment dans notre cerveau, l’un pour les objets physiques, l’autre pour les considérations sociales (et qui découle plus ou moins directement de la théorie de l’esprit)112. On pourrait voir dans ces deux systèmes l’origine biologique du point de vue des deux philosophes. On parle d’intuition dualiste, car elle est présente chez les très jeunes enfants à un degré plus grand que celui que l’on trouve chez les adultes*13. Cela signifie que si la culture est nécessaire pour donner une forme à la croyance (le paradis ou la réincarnation par exemple), la croyance est déjà présente dans le cerveau.

Les entités divines sont très anthropomorphiques, sinon dans leur forme, au moins dans leur cognition ; les croyants attribuent aux dieux une mémoire, des perceptions, des raisonnements, des motivations très humaines. Dans le cas des monothéismes où Dieu est une entité à la fois plus abstraite et plus construite, donc moins intuitive, les adultes sont parfaitement capables de décrire un dieu « théologiquement correct » mais, dans la manipulation quotidienne du concept, ce dieu n’est plus conforme à la théologie, il perd certains attributs et retrouve des caractères humains, par rapport au temps et à l’espace notamment113. Il semble donc que le dieu des théologiens soit une rationalisation de la croyance, une construction intellectuelle sans rapport direct avec le dieu des croyants.

Dieu personnel porte bien son nom. Il devient l’expression, l’explication, le vecteur de la boussole morale de l’individu : Dieu n’est jamais, ne peut jamais être en désaccord avec les opinions profondes des croyants.

L’anxiété face à la mort accroît la croyance inconsciente

Des croyants auxquels étaient présentés des informations sur les contradictions de la Bible ou bien des arguments en faveur de l’évolution faisaient l’expérience de pensées négatives spécifiquement liées à l’angoisse existentielle129.

La fonction initiale de la religion, ce pourquoi elle reste si présente dans nos sociétés actuelles, pourrait être de nous aider à étancher la profonde angoisse existentielle que nous inflige la conscience de la mort.

Adéquation entre nos comportements, nos expériences, nos perceptions, et un corpus de valeurs qui constitue notre vision du monde.

Le développement des premières grandes cités entre 800 et 200 avant notre ère coïncident avec les débuts des premières grandes épidémies. Le « big bang » des religions monothéistes à cette époque est peut-être lié aux injonctions sociales qu’elles véhiculent. Les chercheurs Corey L. Fincher et Randy Thornill ont exploré cette piste en étudiant la distribution des religions dans le monde actuel : « Nous avons trouvé que la diversité religieuse est la plus grande là où il y a le plus de maladies, et qu’elle est la moins grande là où le nombre de maladies est le plus faible138.

Le pouvoir inconscient du fondamentalisme et la violence des réactions à tout ce qui pourrait écorner la vision religieuse du monde. À l’appui de cette thèse, on a montré que la stimulation des pensées religieuses accroît les préjugés raciaux139, et que la pratique assidue de la religion est positivement corrélée avec l’expression violente de la défense de la vision du monde du sujet, allant même jusqu’au soutien aux actes terroristes140.

Les religions telles qu’elles se présentent dans leurs particularités n’apparaissent pas ex nihilo mais émergent d’un paysage culturel.

La croyance religieuse est « contagieuse » dans le sens où elle résonne avec les opérations basiques de l’esprit humain147. Elle va dans le sens des biais que nous avons listés : essentialisme, fixisme, biais téléologique, perception d’agent, croyance dans un monde juste. Elle va aussi dans le sens du déni de la mort qui est une motivation cognitive forte.

Il n’existe pas, il ne peut pas avoir existé un individu qui serait le premier être humain, car il n’y a aucun critère objectif qui permette de déterminer comment on pourrait le distinguer de ses parents ou de ses enfants, tout comme il semble aujourd’hui impossible de citer un caractère qui à lui seul séparerait l’humain de l’animal (le fameux « Propre de l’homme »).

Dans l’hypothèse où la pensée critique puisse enfin librement s’exprimer, il serait néanmoins surprenant que la religion disparaisse jamais vraiment et renonce à revendiquer la détention d’une vérité supérieure, parce que notre espèce porte dans son ADN des aspirations à la religiosité, qui pourraient bien être, mine de rien, un trait fort caractéristique du portrait-robot de l’être humain, disons-le ainsi pour éviter d’invoquer une énième fois un hypothétique et discutable propre de l’homme.

L’esprit humain, étendu d’une idée nouvelle, ne regagne jamais ses dimensions originales. OLIVER WENDELL HOLMES

Telle une peau de chagrin, la notion de propre de l’homme s’amenuise à mesure que se développent les connaissances sur le monde animal. À n’en pas douter, notre espèce est spéciale, mais peut-être pas assez pour que son originalité s’impose d’elle-même. Comme on l’a déjà dit, il n’y a aucune raison objective de penser qu’existe une discontinuité entre l’humain et le reste du monde animal.

Notre intelligence est un outil qui sert à faire émerger du sens à partir des informations collectées.

La vie est un processus inscrit dans le temps et dans la matière. Elle nous confirme que nous ne sommes que des épiphénomènes sans importance intrinsèque, indéniable blessure à notre amour-propre.

L’évolution est placée au banc des accusés sur le plan de la morale.

Nous sommes conditionnés par l’histoire naturelle pour éprouver des sentiments réciproques les uns envers les autres. Nous sommes des animaux sociaux dont le grand avantage évolutionnaire fut, et demeure, notre aptitude à coopérer efficacement. Nous n’avons pas pour habitude de nous débarrasser d’un enfant un peu plus faible que les autres. Au contraire, nous le protégeons davantage. Nous sommes même capables de nous investir dans l’éducation d’un enfant qui n’est pas le nôtre.

Même au niveau de nos jugements moraux, il n’y a aucune raison de supposer une discontinuité entre l’humain et la nature. Le problème de cette continuité, c’est qu’elle rend plus aiguë la question de la justification de nos « vérités » morales. Qu’est-ce qui nous permet de juger que notre morale actuelle est meilleure que celle de l’Inquisition du XVIe siècle ? Quel critère permet d’établir que l’Occident du XXIe siècle est moralement supérieur à Daesh ? Comment répondre en l’absence d’une référence absolue de ce que sont le bien et le mal ?

Dans nos sociétés, la boussole morale est depuis longtemps incrustée dans les systèmes religieux, tant et si bien qu’on a fini par croire que la morale était le produit des religions, et qu’en dehors de ces dernières les bas instincts animaux nous conduisaient vers de mauvais comportements. Or

Les antiévolutionnistes ne posent pas que des questions stupides : l’existence de la moralité pose en effet un défi aux biologistes. C’est une vraie question scientifique, passionnante, de trouver par quels phénomènes nous avons acquis les codes moraux qui représentent une bonne partie de ce que nous sommes en tant qu’espèce et en tant qu’individus.

Ce défi n’est pas seulement celui de l’évolution, c’est celui de la science. Il faut accepter qu’elle ne soit pas conçue pour nous faire plaisir et pour épargner nos susceptibilités. On ne doit pas refuser une théorie parce qu’elle suscite chez nous des sentiments négatifs, de l’angoisse ou de la frustration.

Grâce à la compréhension de l’histoire naturelle que nous apporte la théorie de l’évolution, nous avons la chance de vivre à une époque où l’intellect, la raison, la philosophie et l’histoire nous conduisent à la conclusion que le sens de la vie dépend de ce que nous en ferons.

Durand, Thomas. L'ironie de l'évolution (Science ouverte) (French Edition) . Le Seuil. Édition du Kindle.

lundi 29 juillet 2019

L’erreur de Narcisse, Louis Lavelle,


L’erreur de Narcisse, Louis Lavelle, le petit vermillon
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Le peintre  lorsqu’il fait son portrait, fait  pourtant le portrait d’un autre et, quand il fait le portrait d’un autre, fait aussi le
portrait de lui-même.
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Comprendre quelqu’un, c’est découvrir en soi tous les  mouvements qu’on observe en lui, c’est s’y abandonner soi-même un moment, de telle sorte qu’au moment où on pense les suivre, c’est soi -même que l’on suit. Il arrive ainsi qu’on les devance
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Le plus difficile dans nos relations avec les autres êtres, c’est ce qui paraît peut-être le plus simple : c’est de reconnaître cette existence propre, qui les fait semblables à nous et pourtant différents de nous, cette présence en eux d’une individualité unique et irremplaçable, d’une initiative et d’une liberté, d’une vocation qui leur appartient et que nous devons les aider à réaliser, au lieu de nous en montrer jaloux, ou de l’infléchir pour la conformer à la  nôtre. C’est là pour nous le premier mot de la charité, et peut-être aussi le dernier.
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Le propre de la charité c’est d’apprendre à leur porter secours.  La plupart des hommes sont plus rudes, il est vrai, à l’égard des autres qu’à  l’égard d’eux -mêmes. Et la marque de la vertu, c’est, semble -t-il, de renverser cet ordre.
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Lorsque nous commençons à entretenir avec nous-même un dialogue comparable à celui que nous entretenons avec autrui, nous ne parvenons pas toujours à tolérer ce que nous sommes. Car il y a en  nous un être plein d’exigences et devant qui aucun individu, même celui qui est  nous, n’est capable de trouver grâce. Mais le propre de la patience, c’est  d’apprendre à souffrir en nous et hors de nous toutes les misères de l’être  individuel, et le propre de la charité c’est d’apprendre à leur porter secours.
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Quand j’in terroge ma sincérité, son objet est trop  mobile pour qu’elle puisse jamais me satisfaire ; il est trop complexe pour qu’elle  puisse l’exprimer sans l’altérer et le mutiler.
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La logique, la morale, nous ont habitués à penser et à agir selon des alternatives, comme s’il fallait toujours dire oui ou non, sans qu’il y eût jamais de tiers parti. Mais cette méthode ne convient qu’à des âmes un peu raides et qui ne savent pas que le tiers parti n’est pas entre le oui et le non, mais dans un oui plus haut qui compose toujours l’un avec l’autre le oui et le non de l’alternative.
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Lorsque je me regarde moi-même, un autre est là, qui est ce spectateur auquel je me montre et qui est toujours semblable à un spectateur étranger auprès duquel je ne fais jamais que paraître.
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Il arrive que chacun se trompe lui-même avant de tromper les autres. Il se laisse convaincre par son amour-propre avant de chercher à les convaincre à leur tour. Il est son premier témoin et mesure sur lui-même le succès qu’il pourra  obtenir sur autrui. Mais, qu’il échoue, il n’en continue pas moins la même entreprise désespérée. Car les hommes vivent d’un commun accord dans un monde d’apparence et de feinte : c’est en lui que résonnent leurs paroles, bien que la vérité tout entière soit devant eux et que ce soit en elle que plonge leur regard. La conscience de ce désaccord peut même leur donner une jouissance cruelle.
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La plupart des hommes s’épuisent par leurs paroles, par leur silence et par les œuvres qu’ils accomplissent, à produire une image d’eux -mêmes conforme, non pas à ce qu’ils sont, ni même à ce qu’ils désirent être, mais à ce qu’ils désirent qu’on croie qu’ils sont.
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Nous ne devenons tout à fait nous-même que là où nous sortons de nous-même pour agir, là où nous quittons le domaine de la virtualité pure pour prendre une place dans le monde et y revendiquer une responsabilité
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Le travail libère la puissance de l’esprit. Il forme la personne en transformant les choses. Cette modification qu’il fait subir à la matière l’humanise et la spiritualise ; mais elle oblige le moi à sortir de lui-même, à dépasser la contemplation solitaire. Il rapproche les êtres les uns des autres dans lapoursuite d’une fin visible par tous, dans l’édification du monde où ils sont tous appelés à vivre.
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La sincérité est l’acte par lequel je me mets moi-même sous le regard de Dieu. Il n’y a point de sincérité ailleurs. Car pour Dieu seul il n’y a plus de spectacle, plus d’apparence. Il est lui-même la pure présence de tout ce qui est. Quand je me tourne vers lui, il n’y a plus rien qui compte en moi, que ce que je suis.Car Dieu n’est pas seulement l’œil toujours ouvert à qui je ne puis rien dissimuler de ce que je sais de moi-même, mais il est cette lumière qui perce toutes les ténèbres et qui me révèle tel que je suis, sans que je sache que je l’étais. Cet amour-propre qui me cachait à moi-même est un vêtement qui tombe tout à coup. Un autre amour m’enveloppe qui rend mon âme même transparente.
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Les plus forts, avant ou après l’événement, se jettent toujours sur le fardeau. Ils s’acharnent sans cesse à le revendiquer et à l’accroître. Au moment d’agir, il semble toujours que l’action ne dépende que d’eux seuls. Après avoir agi ; ils se reprochent toujours de ne pas avoir assez fait. Avec une sorte d’orgueil intempérant, ils s’attribuent comme une toute -puissance qu’ils ne pensent jamais employer assez bien. Ils ont trop d’in différence ou de mépris à l’é gard d’autrui pour lui réserver la moindre part d’influence dans l’issue de leur entreprise. Le succès doit aller de soi et retient à peine leur attention. Mais leur échec, ou même l’échec des autres, si c’est la charité qui les guide, les rend mécon tents, anxieux, tourmentés et inconsolables. Peu importe l’éloignement où ils se trouvent. C’est le monde entier dont ils pensent avoir la charge : ils veulent porter la faute de tout le mal qu’ils sont capables d’y découvrir, sans consentir à la partager ni avec Dieu, ni avec leurs semblables ; car leur regard a tant de sincérité, de pénétration et de profondeur qu’ils discernent aussitôt en eux -mêmes des ressources infinies dont ils n’ont fait aucun usage. Ils ne peuvent penser que la grâce ait jamais pu leur manquer : ils savent qu’elle est totale et indivisible, mais ils ne cessent de craindre de n’en point avoir été dignes ou de ne lui avoir point répondu. Mais l’homme le plus courageux, qui s’attribue tou jours à lui-même la responsabilité de l’échec, qu i pense qu’il n’a pas mis en jeu les moyens qu’il  fallait, qu’il a manqué de décision ou de constance, sait reconnaître aussi que l’apparence de l’échec n’est pas toujours un échec véritable, qu’il ne faut pas en  juger d’après la douleur, ni d’après le rap port du dessein à l’événement, mais d’après le fruit spirituel que l’acte a pu produire. Il ne pense pas qu’il puisse rien arriver dans le monde qui ne soit l’effet d’une justice secrète dont les balances sont infiniment plus précises que celles de notre sensibilité, et qui obéit à des lois  d’une flexibilité infinie, mais aussi rigoureuses que celles de la chute des corps
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Il n’y a pas deux formes d’activité, une activité matérielle et une activité spirituelle, car il n’y a point de mouvement du corps qui ne puisse être spiritualisé, comme il n’y a point d’élan de l’âme qui ne puisse expirer dans une habitude du corps.
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La perfection n’est obtenue que lorsque la différence entre l’activité matérielle et l’activité spirituelle s’abolit, ou lorsque, contrairement à l’ordre naturel, l’activité matérielle devient invisible et l’autre visible.
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Les paroles ne valent que si elles sont médiatrices entre la virtualité de la pensée et la réalité de l’action.
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Il y a une règle majeure que je dois toujours garder sous les yeux :  c’est qu’il faut que chaque acte de ma vie, chaque pensée de mon esprit, chaque mouvement de mon corps soient comme un engagement et une création de mon être même et témoignent d’un parti que je prends et de ma volonté d’être tel. Il  faut qu’il en soit ainsi de toute phrase que je prononce ou que j’écris, et qui se  contente trop souvent de décrire un souvenir ou de désigner un objet.
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Chaque homme s’invente lui-même. Mais c’est une invention dont il ne connaît pas le terme : dès qu’elle s’arrête, l’homme se convertit en chose. Alors, il  commence à se répéter.
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Le propre du désintéressement, c’est de nous obliger à marcher toujours sans jamais regarder en arrière pour mesurer le chemin que nous avons parcouru.  Jusque dans l’acte de la pensée, il nous interdit de nous attarder sur la vérité pour en prendre possession et nous y complaire. Car tout succès que nous pouvons  obtenir est un succès pour l’individu que nous sommes et ne peut s’exprimer que  par quelque gain dont nous profitons. Mais dans l’ordre spirituel, c’est l’effet que nous cherchons et non pas le gain, l’emploi de nos puissances et non pas leur  accroissement, et ce sacrifice de soi, qui est aussi l’accomplissement de soi.
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C’est donc l’abandon de tout amour propre qui nous révèle notre véritable génie.
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La sagesse réside tout entière dans une certaine proportion que nous sommes capables de trouver entre ce que nous voulons et ce qui nous arrive, sans que nous puissions dire si c’est ce qui nous arrive qui prend la forme de ce que nous voulons ou ce que nous voulons qui prend la forme de ce qui nous arrive.
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L’amour propre se complaît tellement en soi qu’il s’at¬tarde jusque dans le sentiment de sa propre misère. De telle sorte qu’il s’aigrit encore en cherchant à se guérir.
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Il suffit, dit on, que l’on reconnaisse à toutes les opinions une valeur égale. Mais cela est impossible, et contraire à la raison, puisqu’à ce compte elles se détrui¬sent toutes. Dire que toutes les opinions ont une valeur égale, c’est dire qu’elles n’en ont aucune, c’est à dire qu’elles sont en effet des opinions, qu’elles ne contien¬nent aucune vision claire de la vérité, qu’elles expriment seulement des préférences du désir ou des vraisemblances de l’imagination.
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Il y a une fausse humilité, qui est un orgueil véritable par lequel on méprise tout ce que les autres possèdent ou estiment, en se félicitant intérieurement d’être au dessus de tout cela, et d’être seul pourtant à s’humilier.
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Si les hommes parvenaient à reconnaître l’inimitable singularité de toute existence individuelle, ils verraient aussitôt se dissiper en eux l’égoïsme et la jalousie, ils éprouveraient une admiration mutuelle qui les pousserait à s’invoquer l’un l’autre, au lieu de se repousser. Car c’est cette singularité de chaque être qui exprime la part d’absolu dont il est, pour ainsi dire, porteur et qui fait que le monde entier est intéressé à sa destinée, si misérable qu’elle paraisse. Je pense juste le contraire de ce que vous pensez, mais je pense aussi que votre pensée est nécessaire comme la mienne à l’ordre du monde et que, sans elle, la mienne ne trouverait en lui ni une place, ni un soutien et manquerait par suite à la fois de raison d’être et de vérité.
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Les différences qui opposent les hommes les uns aux autres sont une épreuve qui les juge. Les plus faibles et les plus égoïstes sont offusqués par elles et ne songent qu’à les abolir. Les plus forts et les plus généreux en tirent toujours plus de joie et plus de richesse : ils désirent non pas qu’elles s’effacent, mais qu’elles se multiplient. Et dans la découverte de leurs propres limites, ils se sentent si bien soutenus par ce qui les dépasse que tous les êtres qui peuplent le monde deviennent pour eux des amis.
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C’est corrompre sa propre pensée que de vouloir qu’elle triomphe, au lieu de chercher seulement à lui donner sa forme la plus parfaite et la plus dépouillée. Là réside son unique triomphe.
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Tout individu résiste toujours à l’action qu’un autre prétend exercer sur lui, il repousse le regard qui pénètre et viole son intimité.
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Or le plus grand bien que nous faisons aux autres hommes n’est pas de leur communiquer notre richesse, mais de leur découvrir la leur. C’est que nul ne reçoit rien comme un bien qui lui soit étranger. Il ne peut donc recevoir que lui-même pour don. Tout don que l’on reçoit est la découverte en soi d’un pouvoir que l’on possédait sans le soupçonner. Mais dès qu’il nous est révélé, il nous paraît plus intime à nous même que tout ce que nous pensions avoir.
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Plus l’arbre plonge loin ses racines dans les ténèbres de la terre, plus son feuillage monte haut, plus il frémit avec délicatesse aux cimes de la lumière. Et son immobile majesté n’est qu’un mouvant équilibre où toutes les forces de la nature jouent et se contrarient, mais aussi se répondent et se contiennent avec une certitude intérieure plus belle que tous les abandons.
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La raison de l’homme est elle même une proportion entre deux instincts : un instinct animal qui l’emprisonne dans ses limites, et un instinct spirituel qui les lui fait oublier.

La sensibilité est comme une nuit d’où le jour de la pensée ne cesse d’éclore. Mais qui peut penser à les séparer ?