mardi 16 juin 2020

Emmanuelle Coccia, Métamorphoses - T -, Boutiques Rivages


Emmanuelle Coccia, Métamorphoses - T -, Boutiques Rivages


La vie de tout être vivant ne commence pas avec sa propre naissance : elle est beaucoup plus ancienne. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si notre vie commence bien avant notre naissance, elle se termine bien après notre mort. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Le fait d’avoir des yeux, des oreilles, des poumons, un nez, du sang chaud, nous le partageons avec des millions d’autres individus, avec des milliers d’autres espèces – et dans toutes ces formes, nous ne sommes que partiellement humains. Chaque espèce est la métamorphose de toutes celles qui l’ont précédée. Une même vie qui se bricole un nouveau corps et une nouvelle forme afin d’exister différemment. C’est la signification la plus profonde de la théorie darwinienne de l’évolution, celle que la biologie et le discours public ne veulent pas entendre : les espèces ne sont pas des substances, des entités réelles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Chaque moi est un véhicule pour la Terre, un navire qui permet à la planète de voyager sans se déplacer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
La naissance n’est pas simplement l’émergence du nouveau, elle est aussi l’égarement du futur dans un passé sans limite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Naître se résume à cela : la preuve que nous ne sommes rien d’autre que la métamorphose, une petite modification d’une partie infime de la chair du monde. Mais la partie du corps de notre mère que nous avons incorporée au nôtre – ainsi que la partie apparemment plus petite de notre père – n’est qu’une étape dans une chaîne sans fin de transformations et d’incorporations. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les vivants sont, d’une certaine manière, un même corps, une même vie et un même moi qui continue à passer de forme en forme, de sujet en sujet, d’existence en existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
On naît toujours dans un corps autre : c’est exactement cela qu’on appelle nature. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Naître c’est ajouter un maillon à la chaîne de transformation de la vie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être né.e.s signifie n’être rien d’autre qu’une reconfiguration, une métamorphose d’autre chose. Être né.e.s, c’est-à-dire être la nature, signifie devoir construire, bâtir, son propre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Corps à partir de la Terre, à partir de toute la matière du monde disponible de cette planète dont nous sommes à la fois la modification et l’expression, l’articulation et le pli. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce que nous avons à faire est d’explorer la mémoire matérielle et spirituelle de notre corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est gémellaire : monde et sujet sont des jumeaux hétérozygotes, nés simultanément et incapables de se définir l’un sans l’autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous vivons dans une culture produite et dominée par ceux qui, par définition, n’ont jamais eu l’expérience de donner naissance aux autres : les mâles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce noyau pré-individuel, pré-personnel et sans genre prédéfini est un laboratoire à la fois intime et universel, un espace-temps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Métamorphose qui change la mère, l’enfant, l’espèce humaine et aussi la planète. Ce n’est pas la Terre qui couve et engendre les vivants, ce sont les vivants qui par leur gestation accouchent différemment de la Terre. Donner naissance signifie donc laisser passer la Terre dans son corps pour la porter ailleurs. Tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques, du mouvement qui permet à Gaïa de changer sa place. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La théologie chrétienne a contribué à rendre impensable la naissance en la laissant sortir de tout cadre naturaliste, en arrivant à opposer naissance et nature, en la pensant comme miracle. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si Dieu participe de la naissance, il devra s’incarner dans n’importe quel être naturel : un bœuf, un chêne, une fourmi, une bactérie, un virus. Si la naissance amène le salut, c’est dans n’importe quelle naissance, à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est à la fois une forme de divinisation, de transmission de la substance divine, mais aussi et surtout de métamorphose des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Nous ne pouvons admettre qu’une forme vivante est plus semblable à Dieu qu’une autre » : l’unité du vivant est la trace de la divinité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est le processus de migration des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pénible de liquider les traumatismes. » Notre identité génétique « représente la somme des impressions traumatiques léguées par nos ancêtres et retransmises par les individus » : notre ADN est une collection d’« engrammes », de hiéroglyphes de toutes les batailles, et surtout les défaites, vécues par tous les vivants dont nous incarnons la volonté de rachat et de salut. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes certes un morceau de ce monde, mais un morceau duquel nous avons dû changer la forme. Nous sommes une poignée d’atomes et de corps qui étaient – tous – déjà là et auxquels nous avons voulu, pu, dû, imposer une nouvelle direction, un nouveau destin, une nouvelle forme de vie. Nous sommes une métamorphose de cette planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose n’a jamais de terme. Le moi est toujours un différentiel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une hérédité exprime la possibilité de s’approprier et de modifier ce qui appartenait à autrui. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans le cœur de chaque être vivant, il y a une perspective sur toutes choses. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout objet technique est censé reproduire le sujet et sa volonté à l’extérieur de son corps : le monde devient donc une prolongation du moi. C’est l’exact inverse de ce qui arrive dans la métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute politique est la science de la diversité, c’est aux maîtres de la diversification qu’il faut demander comment vivre ensemble. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La forme n’est jamais ce qu’on nous donne une fois pour toutes à la naissance, elle est ce que nous continuons à construire et à défaire à chaque instant de notre existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose serait simplement un mouvement de révélation, d’épanouissement paroxystique du vivant, au même titre que la floraison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« De très nombreux animaux naturels sont de véritables chimères. » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose existe parce que tout vivant se retrouve à passer, dans une même ligne de vie, par les expériences et les mondes les plus divers : elle est un couloir qui permet au vivant de ne pas être obligé de vivre plusieurs vies simultanément et aux deux de cohabiter sans se fondre entièrement. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Changer de forme – se métamorphoser – signifie toujours avoir la force de faire de son corps un œuf capable de créer et de véhiculer une nouvelle identité. Tout moi est un œuf – et nous sommes un moi seulement parce que nous gardons en nous cette puissance métamorphique dont tout œuf est l’expression. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est tout d’abord cette puissance de tout vivant à couver en son sein cette capacité de faire varier la vie qui l’anime. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Est jeune toute vie où la forme reste l’objet d’un travail poétique, tout vivant qui ne peut pas se reconnaître entièrement dans la forme qui l’abrite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
À travers la métamorphose, un corps se fait espace à habiter par des formes toujours étrangères. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est la propriété des corps qui ne se séparent jamais de leur enfance. À l’inverse, seulement un corps qui n’est plus capable de vivre son enfance – ou qui, en prévision de cela, a transféré cette expérience dans un autre corps en se reproduisant – cessera de se métamorphoser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Jeunesse cesse et la vieillesse … sont des forces organiques et spirituelles qui cohabitent à tout instant dans la vie de tout individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La jeunesse donc n’est pas un âge : c’est une force de rajeunissement (Verjüngung) qui est d’égale intensité que la force de vieillissement, même si elle y est opposée, et qui se manifeste tout au long de la vie de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le rajeunissement existe indépendamment de l’histoire et de la biographie des vivants, il est une force structurale qui anime les corps à tout moment. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants éclosent et fabriquent l’enfance future, qui n’appartient pas seulement à eux, mais à la Terre entière. Le vivant lui-même, d’ailleurs, pourrait être considéré comme un processus de rajeunissement de la planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’histoire de la vie sur Terre est la tentative de rajeunir la planète – la destruction de son identité géologique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes habitués à penser la technique comme une conséquence du manque biologique de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Kapp, tout objet technique, tout instrument, n’est que la projection à l’extérieur du corps d’une structure organique dans une relation isomorphe parfaite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous devrions apprendre à voir dans chaque objet technique un cocon qui permet cette transmutation : un ordinateur, un téléphone, un marteau, une bouteille ne sont pas simplement des extensions du corps humain – ce sont, au contraire, des maniements du monde qui rendent possible un changement de l’identité personnelle, du moins éthologique, si ce n’est sur le plan anatomique. Même un livre est un cocon qui permet de redessiner son propre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La fleur est la preuve et la manifestation d’un principe de plasticité anatomique et somatique absolue : avoir un corps ne signifie plus exister sous une forme, mais avoir la puissance de traduire toute forme dans une autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous passera par tout. Nous sommes un même monde et une même substance. Les trous de notre auto-conscience et de notre mémoire ne sont que cela : l’émergence des autres « moi » dans notre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les cocons sont partout. Ils n’attendent pas l’appel à la conversion ou à la révolution. À l’intérieur d’eux se construit sans cesse un futur méconnaissable et imprédictible qui a déjà obligé plusieurs fois chacun de nous, et tout ce qui nous entoure, à changer d’anatomie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Très souvent, nous essayons de masquer ce qui s’y joue, nous faisons de cette expérience deprendre la vie d’un autre, quelque chose de différent de nous, une expérience esthétique supérieure, faite de saveurs, d’odeurs et de couleurs abstraites. Dans l’assiette, nous ne rencontrons plus un agneau, une tomate, une fraise, mais des qualités abstraites de goût, de couleur ou de matière tactile : l’idée d’acide, astringent, sucré, salé, liquide, solide, jaune, vert, brun ou rouge. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce profond sentiment de culpabilité s’exprime dans le débat sur le végétarisme : nous nous sentons tellement coupables du fait que notre vie implique la mort d’autres êtres vivants que nous préférons établir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Limite arbitraire, une frontière artificielle entre les êtres vivants qui souffrent (les animaux) et ceux qui ne souffrent pas (les plantes) . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger signifie transfuser la vie des autres dans notre corps. Peu importe qu’il soit mort, cuit, fumé ou desséché, nous avons besoin de corps vivants : ce que nous mangeons est toujours et seulement la vie. Manger, c’est fusionner deux vies en une seule. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie va de corps en corps, d’espèce en espèce, sans jamais être pleinement satisfaite de la forme sous laquelle elle se trouve. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger n’est rien de plus que cela : la preuve qu’il n’y a qu’une seule vie, commune à tous les êtres vivants, apte à circuler entre corps et entre espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La politique de Gaïa n’est que cette construction quotidienne d’une chair commune à tous. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les vivants, que chacun utilise, mais qui circule non seulement de lieu en lieu mais de corps en corps, d’individu en individu, d’espèce en espèce. Cette politique, que le langage religieux de l’Antiquité européenne et asiatique avait appelée transmigration, métempsycose ou réincarnation, est radicalement anti-domestique, et cela dans un double sens. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Aucune espèce ne peut se limiter à habiter son propre corps. Elle est obligée de rentrer dans la maison charnelle de l’autre, l’occuper, s’y intégrer, devenir le corps de l’autre, la chair d’autres espèces. Nous ne faisons que migrer, transmigrer ou, à l’inverse (dans le cas où nous sommes mangés par les autres), devenir la maison d’autres individus et d’autres espèces. Nous ne pouvons jamais rester seuls chez nous, à la maison. Nous ne pouvons jamais regarder le corps de l’autre comme sa maison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Personne n’est jamais chez soi, surtout pas dans son propre corps. Voilà ce que nous enseigne l’alimentation. Personne sur Terre n’a une maison, non seulement nous n’avons pas de possessions, des choses qui nous appartiennent par nature ou par généalogie, mais tout doit être négocié, fait et refait sans cesse. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Plumwood estime que la crise écologique que nous vivons ne pourra être dépassée que si l’on arrive à admettre « l’égalité et la réciprocité dans le réseau alimentaire » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La mort devient ainsi le prétexte pour soustraire notre corps du cycle de réciprocité que toute existence terrestre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les différents corps humains divisent la vie substantiellement : il y a autant de vies qu’il existe de corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’esprit, le souffle, « erre d’un lieu à l’autre et de celui-ci revient à l’origine, il occupe les corps que tu veux », rappelait encore Ovide : « Des bêtes il passe aux hommes et de nous aux bêtes, en aucun temps il meurt ; comme la cire facile prend de nouvelles figures, ne reste pas comme elle était, ne garde pas la même forme pourtant est la même, ainsi l’âme est toujours la même, je te le dis, elle migre dans des figures variées. » La résurrection chrétienne est une déformation de ce mythe que l’on retrouve aussi dans les écrits de Platon. Elle promet une seule réincarnation et non une série infinie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque j’écoute attentivement un ami mon moi est sous occupation du moi des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce qui vit le fait par métamorphose : une répétition transformative de ce qui l’a précédé. Rien de ce qui vit aujourd’hui en nous, tout en ayant derrière soi des infinités d’autres vies, n’a jamais vécu cette même vie. Le recyclage qu’impose la métamorphose au moindre bout de matière de ce monde est ce qui empêche toute forme de cycle, toute forme de retour de l’identique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Au fond, l’écriture génétique – l’écriture de la réincarnation – nous permet de mieux comprendre ce que parler veut dire. Ce n’est pas la génétique qu’il faut aborder en suivant la métaphore linguistique, c’est plutôt l’inverse : la langue fait à l’esprit ce que les gènes font aux corps. Le mot divise un esprit dans des portions qui peuvent se réincarner partout séparément de tous ceux qui les accompagnaient ou l’ont accompagné. Toute conversation, tout acte de pensée, est un échange d’identité spirituelle, une mosaïque de personnalités et de petits moi qui viennent d’ailleurs et qui ne cessent de voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« métamorphose intergénérationnelle » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Phénomène naturel remarquable et jusqu’à présent inexplicable d’un animal produisant une progéniture qui ne ressemble à aucun moment à sa mère, mais qui, d’autre part, elle-même produit une progéniture qui revient dans sa forme et sa nature à la mère, de sorte que la mère animale ne rencontre sa ressemblance dans sa propre couvée mais dans sa descendance du deuxième, troisième ou quatrième degré de la génération » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout vivant n’est qu’un recyclage de son corps, un patchwork construit à partir d’une matière ancestrale. C’est grâce à nous et en chacun de nous qu’elle peut dire : « moi ». La vie de la planète est une immense et inarrêtable métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Et ces arches ne cessent d’embrouiller les archives et les cartographies qui permettraient de décrire une histoire et une géographie claires du cosmos. Elles sont toujours en avance ou en retard, elles ne restent jamais sur place. À cause d’elles, impossible de synchroniser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Impossible de supposer à l’histoire passée une importance supérieure au futur dans la définition de l’identité de tout être. À cause d’elles, impossible de distinguer notre enfance de celle du monde. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Cette ancienneté, cette vitalité, n’est pas qu’un atout. Elle est la marque et la substance de la fragilité de toute forme : tout ce qui existe porte en soi la nécessité de changer sa peau et son visage, est animé par une vie qui ne pourra jamais être contenue dans les limites qui la contiennent. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
 « L’écologie, écrit Haeckel, est la science de l’économie de la nature », la « physiologie des relations réciproques des organismes entre eux et avec leur environnement » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« L’écologie est dans une large mesure la science des populations communautaires. » Sa question a été, depuis le début, la particularité de la sociabilité non humaine, mais cette sociabilité a toujours été calquée sur la maison humaine. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La condition de possibilité de l’écologie est « la limitation des conditions d’existence des organismes, quelle que soit leur espèce » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est déjà, par son nom, une forme d’anti-totémisme qui doit prouver que tout chez le non-humain se structure comme l’unité sociale domestique de base chez les humains. Nous avons régulièrement tendance à projeter sur les plantes et les animaux notre propre expérience de la sociabilité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Sans en être parfaitement consciente, dans sa structure générale, dans ses orientations, dans ses concepts fondamentaux, l’écologie a été une étrange invitation à imaginer les êtres vivants non humains aux frontières domiciliaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans sa tentative de questionner la relation entre les vivants, l’écologie a fini pour projeter en dehors des villes – sur les espaces soi-disant « sauvages » – un ordre très bourgeois, et très XIXe siècle, de la vie. On reste à la maison, il ne faut pas sortir, et l’espace est défini par les lois de la propriété et de la propreté. En essayant de sauvegarder le non-humain, l’écologie a été l’une des plus grandes agences d’anthropisation du monde et d’humanisation du non-humain. Le monde, grâce à elle, ressemble à un immense jardin Schreber où toute forme de vie respecte aimablement les frontières qu’on lui a imposées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Isaak Biberg, l’économie de la nature est « la très sage disposition des êtres naturels institués par le souverain créateur selon laquelle ceux-ci tendent à des fins communes et ont des fonctions réciproques » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Économie », en effet, doit être compris ici dans son sens ancien, soit celui de la science de la maison, de l’oikos, du domestique, par opposition à la science de la politique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
(l’esclave défini par Aristote comme « instrument animé » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Du point de vue épistémologique, du moins, l’écologie et le capitalisme sont frères : ils appartiennent à la même famille et défendent des intérêts similaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La transformation des espèces est un phénomène écologique, c’est-à-dire social. Le destin génétique et morphologique de chaque espèce n’est pas la conséquence d’équilibres purement chimiques ou géologiques, mais de phénomènes sociaux d’une forme très spécifique de socialité : la compétition et la guerre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
G râce à la sélection naturelle que la génération mutuelle du vivant produit une utilité marginale, rend possible l’amélioration des espèces et permet de renforcer l’utilité des autres. La théorie darwinienne marque à la fois la dissolution et le triomphe de l’économie de la nature et de ses présupposés théologiques : tout, même et surtout la guerre et la compétition entre les individus et les espèces, a une fonction et contribue à créer un ordre intérieur. La guerre n’est qu’une astuce pour rendre la grande Maison plus puissante et plus forte. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est impossible, car rien ne pourra jamais rester sur place : toute association d’êtres vivants à un lieu ne peut jamais se penser par le prisme de l’autochtonie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pour socialiser, il faut migrer, changer de lieu et tranformer un lieu. Il est impossible de vivre, c’est-à-dire de rencontrer des vivants, sans voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants font de leur relation à l’espace un moyen de métamorphose de soi et du monde qu’ils habitent. S’installer dans un lieu signifie le transformer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une norme humaine et trop humaine tente, de diverses manières, de forcer les non-humains à adopter les formes sociales typiques des États du XIXe siècle aux frontières fermées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Reconnaître la métamorphose de la Terre, c’est libérer les êtres vivants de cette étrange captivité : ils ne se limitent pas à habiter Gaïa, ils la portent dans leur ventre – ils l’emmènent avec eux, partout où ils vont. Ils n’habitent pas tel ou tel territoire, ils sont un sol qui ne cesse de changer sa géographie et sa texture. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La coïncidence entre l’agriculture (et l’élevage) et la politique était encore évidente dans la tradition platonicienne (jusqu’à son renversement avec Nietzsche) ou dans la tradition biblique, où la politique était souvent comparée à l’attitude pastorale. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être dans le monde signifie, pour chaque espèce, vivre dans l’espace conçu et construit par d’autres. Vivre signifie donc toujours occuper, envahir un espace étranger et négocier ce que pourrait être un espace partagé. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chaque fois qu’une abeille, un chêne, une bactérie, change son environnement pour rendre sa propre vie possible, cette espèce change aussi celui des autres. Ainsi, l’architecture n’est pas seulement la relation active entre une espèce et le monde, mais la relation nécessaire entre elles. C’est en tant qu’architecte du monde que chaque espèce est en relation avec les autres. L’architecture n’est pas seulement une affaire humaine, ce n’est pas seulement un fait culturel, ce n’est même pas la relation entre une espèce et l’espace, une forme de vie et son monde. C’est le paradigme de la relation interspécifique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute espèce trouve son esprit, son intelligence, sa faculté de penser toujours et exclusivement dans sa relation à d’autres espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’intellect n’est pas une chose, c’est une relation. Il n’existe pas dans notre corps, mais dans la relation que notre corps établit avec beaucoup d’autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons esprit est toujours une association entre la vie de deux espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il faudrait, au contraire, imaginer que pour toute espèce, l’intellect est incarné dans une autre espèce. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons évolution n’est rien de plus qu’une sorte d’agriculture interspécifique généralisée, un croisement cosmique – qui n’est pas nécessairement destiné à l’utilité des uns et des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous, comme tout vivant et toute espèce, est un élément d’une métamorphose collective. Un sol pour d’autres vivants et d’autres espèces. C’est en tant que sol des autres que nous avons une puissance d’agir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque l’art s’est établi comme avant-garde, il a cessé de remplir une fonction esthétique. Il s’est libéré de la tâche de produire de la beauté, de décorer l’existant, de le mettre en harmonie. En se prétendant contemporain, c’est-à-dire en prétendant incarner une forme de temps et non une forme d’espace ou de matière, l’art est devenu une pratique collective de la divination du futur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’art est l’espace dans lequel une société parvient à rendre visible ce qu’elle ne peut confesser, penser ou imaginer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pratique d’une métamorphose collective des espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie n’est pas quelque chose autour de nous mais quelque chose qui nous traverse de l’intérieur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il n’y a pas d’environnement – ni de vie environnante –, il y a seulement un flux, un continuum dont nous sommes l’acte de métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une même et seule vie qui nous anime n’arrête pas de modifier. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les corps, d’exploiter la matière pour se changer d’habits, de ciseler différemment le corps de Gaïa. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute espèce est intrinsèquement interspécifique, contrairement à ce que nous avons cru et répété pendant des siècles, toute connaissance et toute science, à chaque instant de son développement, à chaque latitude géographique et culturelle, est une forme de totémisme. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le virus est la force qui permet à chaque corps de développer sa propre forme, comme s’il existait désincarné du corps, libéré, flottant, la pure puissance de métamorphose. Voilà ce qu’est l’avenir, une force de développement et de reproduction de la vie qui ne nous appartient pas, qui n’est pas une propriété exclusive d’un individu ni même commune et partagée, mais plutôt un pouvoir flottant à la surface de tous les autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’avenir est une maladie qui oblige les individus et les populations à se transformer. Une maladie qui nous empêche de penser notre identité comme quelque chose de stable, de définitif, de réel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses










 Emmanuelle Coccia, Métamorphoses - T -, Boutiques Rivages



La vie de tout être vivant ne commence pas avec sa propre naissance : elle est beaucoup plus ancienne. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si notre vie commence bien avant notre naissance, elle se termine bien après notre mort. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Le fait d’avoir des yeux, des oreilles, des poumons, un nez, du sang chaud, nous le partageons avec des millions d’autres individus, avec des milliers d’autres espèces – et dans toutes ces formes, nous ne sommes que partiellement humains. Chaque espèce est la métamorphose de toutes celles qui l’ont précédée. Une même vie qui se bricole un nouveau corps et une nouvelle forme afin d’exister différemment. C’est la signification la plus profonde de la théorie darwinienne de l’évolution, celle que la biologie et le discours public ne veulent pas entendre : les espèces ne sont pas des substances, des entités réelles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Chaque moi est un véhicule pour la Terre, un navire qui permet à la planète de voyager sans se déplacer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
La naissance n’est pas simplement l’émergence du nouveau, elle est aussi l’égarement du futur dans un passé sans limite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Naître se résume à cela : la preuve que nous ne sommes rien d’autre que la métamorphose, une petite modification d’une partie infime de la chair du monde. Mais la partie du corps de notre mère que nous avons incorporée au nôtre – ainsi que la partie apparemment plus petite de notre père – n’est qu’une étape dans une chaîne sans fin de transformations et d’incorporations. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les vivants sont, d’une certaine manière, un même corps, une même vie et un même moi qui continue à passer de forme en forme, de sujet en sujet, d’existence en existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
On naît toujours dans un corps autre : c’est exactement cela qu’on appelle nature. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Naître c’est ajouter un maillon à la chaîne de transformation de la vie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être né.e.s signifie n’être rien d’autre qu’une reconfiguration, une métamorphose d’autre chose. Être né.e.s, c’est-à-dire être la nature, signifie devoir construire, bâtir, son propre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Corps à partir de la Terre, à partir de toute la matière du monde disponible de cette planète dont nous sommes à la fois la modification et l’expression, l’articulation et le pli. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce que nous avons à faire est d’explorer la mémoire matérielle et spirituelle de notre corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est gémellaire : monde et sujet sont des jumeaux hétérozygotes, nés simultanément et incapables de se définir l’un sans l’autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous vivons dans une culture produite et dominée par ceux qui, par définition, n’ont jamais eu l’expérience de donner naissance aux autres : les mâles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce noyau pré-individuel, pré-personnel et sans genre prédéfini est un laboratoire à la fois intime et universel, un espace-temps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Métamorphose qui change la mère, l’enfant, l’espèce humaine et aussi la planète. Ce n’est pas la Terre qui couve et engendre les vivants, ce sont les vivants qui par leur gestation accouchent différemment de la Terre. Donner naissance signifie donc laisser passer la Terre dans son corps pour la porter ailleurs. Tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques, du mouvement qui permet à Gaïa de changer sa place. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La théologie chrétienne a contribué à rendre impensable la naissance en la laissant sortir de tout cadre naturaliste, en arrivant à opposer naissance et nature, en la pensant comme miracle. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si Dieu participe de la naissance, il devra s’incarner dans n’importe quel être naturel : un bœuf, un chêne, une fourmi, une bactérie, un virus. Si la naissance amène le salut, c’est dans n’importe quelle naissance, à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est à la fois une forme de divinisation, de transmission de la substance divine, mais aussi et surtout de métamorphose des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Nous ne pouvons admettre qu’une forme vivante est plus semblable à Dieu qu’une autre » : l’unité du vivant est la trace de la divinité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est le processus de migration des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pénible de liquider les traumatismes. » Notre identité génétique « représente la somme des impressions traumatiques léguées par nos ancêtres et retransmises par les individus » : notre ADN est une collection d’« engrammes », de hiéroglyphes de toutes les batailles, et surtout les défaites, vécues par tous les vivants dont nous incarnons la volonté de rachat et de salut. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes certes un morceau de ce monde, mais un morceau duquel nous avons dû changer la forme. Nous sommes une poignée d’atomes et de corps qui étaient – tous – déjà là et auxquels nous avons voulu, pu, dû, imposer une nouvelle direction, un nouveau destin, une nouvelle forme de vie. Nous sommes une métamorphose de cette planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose n’a jamais de terme. Le moi est toujours un différentiel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une hérédité exprime la possibilité de s’approprier et de modifier ce qui appartenait à autrui. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans le cœur de chaque être vivant, il y a une perspective sur toutes choses. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout objet technique est censé reproduire le sujet et sa volonté à l’extérieur de son corps : le monde devient donc une prolongation du moi. C’est l’exact inverse de ce qui arrive dans la métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute politique est la science de la diversité, c’est aux maîtres de la diversification qu’il faut demander comment vivre ensemble. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La forme n’est jamais ce qu’on nous donne une fois pour toutes à la naissance, elle est ce que nous continuons à construire et à défaire à chaque instant de notre existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose serait simplement un mouvement de révélation, d’épanouissement paroxystique du vivant, au même titre que la floraison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« De très nombreux animaux naturels sont de véritables chimères. » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose existe parce que tout vivant se retrouve à passer, dans une même ligne de vie, par les expériences et les mondes les plus divers : elle est un couloir qui permet au vivant de ne pas être obligé de vivre plusieurs vies simultanément et aux deux de cohabiter sans se fondre entièrement. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Changer de forme – se métamorphoser – signifie toujours avoir la force de faire de son corps un œuf capable de créer et de véhiculer une nouvelle identité. Tout moi est un œuf – et nous sommes un moi seulement parce que nous gardons en nous cette puissance métamorphique dont tout œuf est l’expression. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est tout d’abord cette puissance de tout vivant à couver en son sein cette capacité de faire varier la vie qui l’anime. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Est jeune toute vie où la forme reste l’objet d’un travail poétique, tout vivant qui ne peut pas se reconnaître entièrement dans la forme qui l’abrite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
À travers la métamorphose, un corps se fait espace à habiter par des formes toujours étrangères. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est la propriété des corps qui ne se séparent jamais de leur enfance. À l’inverse, seulement un corps qui n’est plus capable de vivre son enfance – ou qui, en prévision de cela, a transféré cette expérience dans un autre corps en se reproduisant – cessera de se métamorphoser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Jeunesse cesse et la vieillesse … sont des forces organiques et spirituelles qui cohabitent à tout instant dans la vie de tout individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La jeunesse donc n’est pas un âge : c’est une force de rajeunissement (Verjüngung) qui est d’égale intensité que la force de vieillissement, même si elle y est opposée, et qui se manifeste tout au long de la vie de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le rajeunissement existe indépendamment de l’histoire et de la biographie des vivants, il est une force structurale qui anime les corps à tout moment. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants éclosent et fabriquent l’enfance future, qui n’appartient pas seulement à eux, mais à la Terre entière. Le vivant lui-même, d’ailleurs, pourrait être considéré comme un processus de rajeunissement de la planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’histoire de la vie sur Terre est la tentative de rajeunir la planète – la destruction de son identité géologique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes habitués à penser la technique comme une conséquence du manque biologique de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Kapp, tout objet technique, tout instrument, n’est que la projection à l’extérieur du corps d’une structure organique dans une relation isomorphe parfaite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous devrions apprendre à voir dans chaque objet technique un cocon qui permet cette transmutation : un ordinateur, un téléphone, un marteau, une bouteille ne sont pas simplement des extensions du corps humain – ce sont, au contraire, des maniements du monde qui rendent possible un changement de l’identité personnelle, du moins éthologique, si ce n’est sur le plan anatomique. Même un livre est un cocon qui permet de redessiner son propre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La fleur est la preuve et la manifestation d’un principe de plasticité anatomique et somatique absolue : avoir un corps ne signifie plus exister sous une forme, mais avoir la puissance de traduire toute forme dans une autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous passera par tout. Nous sommes un même monde et une même substance. Les trous de notre auto-conscience et de notre mémoire ne sont que cela : l’émergence des autres « moi » dans notre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les cocons sont partout. Ils n’attendent pas l’appel à la conversion ou à la révolution. À l’intérieur d’eux se construit sans cesse un futur méconnaissable et imprédictible qui a déjà obligé plusieurs fois chacun de nous, et tout ce qui nous entoure, à changer d’anatomie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Très souvent, nous essayons de masquer ce qui s’y joue, nous faisons de cette expérience deprendre la vie d’un autre, quelque chose de différent de nous, une expérience esthétique supérieure, faite de saveurs, d’odeurs et de couleurs abstraites. Dans l’assiette, nous ne rencontrons plus un agneau, une tomate, une fraise, mais des qualités abstraites de goût, de couleur ou de matière tactile : l’idée d’acide, astringent, sucré, salé, liquide, solide, jaune, vert, brun ou rouge. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce profond sentiment de culpabilité s’exprime dans le débat sur le végétarisme : nous nous sentons tellement coupables du fait que notre vie implique la mort d’autres êtres vivants que nous préférons établir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Limite arbitraire, une frontière artificielle entre les êtres vivants qui souffrent (les animaux) et ceux qui ne souffrent pas (les plantes) . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger signifie transfuser la vie des autres dans notre corps. Peu importe qu’il soit mort, cuit, fumé ou desséché, nous avons besoin de corps vivants : ce que nous mangeons est toujours et seulement la vie. Manger, c’est fusionner deux vies en une seule. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie va de corps en corps, d’espèce en espèce, sans jamais être pleinement satisfaite de la forme sous laquelle elle se trouve. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger n’est rien de plus que cela : la preuve qu’il n’y a qu’une seule vie, commune à tous les êtres vivants, apte à circuler entre corps et entre espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La politique de Gaïa n’est que cette construction quotidienne d’une chair commune à tous. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les vivants, que chacun utilise, mais qui circule non seulement de lieu en lieu mais de corps en corps, d’individu en individu, d’espèce en espèce. Cette politique, que le langage religieux de l’Antiquité européenne et asiatique avait appelée transmigration, métempsycose ou réincarnation, est radicalement anti-domestique, et cela dans un double sens. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Aucune espèce ne peut se limiter à habiter son propre corps. Elle est obligée de rentrer dans la maison charnelle de l’autre, l’occuper, s’y intégrer, devenir le corps de l’autre, la chair d’autres espèces. Nous ne faisons que migrer, transmigrer ou, à l’inverse (dans le cas où nous sommes mangés par les autres), devenir la maison d’autres individus et d’autres espèces. Nous ne pouvons jamais rester seuls chez nous, à la maison. Nous ne pouvons jamais regarder le corps de l’autre comme sa maison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Personne n’est jamais chez soi, surtout pas dans son propre corps. Voilà ce que nous enseigne l’alimentation. Personne sur Terre n’a une maison, non seulement nous n’avons pas de possessions, des choses qui nous appartiennent par nature ou par généalogie, mais tout doit être négocié, fait et refait sans cesse. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Plumwood estime que la crise écologique que nous vivons ne pourra être dépassée que si l’on arrive à admettre « l’égalité et la réciprocité dans le réseau alimentaire » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La mort devient ainsi le prétexte pour soustraire notre corps du cycle de réciprocité que toute existence terrestre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les différents corps humains divisent la vie substantiellement : il y a autant de vies qu’il existe de corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’esprit, le souffle, « erre d’un lieu à l’autre et de celui-ci revient à l’origine, il occupe les corps que tu veux », rappelait encore Ovide : « Des bêtes il passe aux hommes et de nous aux bêtes, en aucun temps il meurt ; comme la cire facile prend de nouvelles figures, ne reste pas comme elle était, ne garde pas la même forme pourtant est la même, ainsi l’âme est toujours la même, je te le dis, elle migre dans des figures variées. » La résurrection chrétienne est une déformation de ce mythe que l’on retrouve aussi dans les écrits de Platon. Elle promet une seule réincarnation et non une série infinie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque j’écoute attentivement un ami mon moi est sous occupation du moi des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce qui vit le fait par métamorphose : une répétition transformative de ce qui l’a précédé. Rien de ce qui vit aujourd’hui en nous, tout en ayant derrière soi des infinités d’autres vies, n’a jamais vécu cette même vie. Le recyclage qu’impose la métamorphose au moindre bout de matière de ce monde est ce qui empêche toute forme de cycle, toute forme de retour de l’identique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Au fond, l’écriture génétique – l’écriture de la réincarnation – nous permet de mieux comprendre ce que parler veut dire. Ce n’est pas la génétique qu’il faut aborder en suivant la métaphore linguistique, c’est plutôt l’inverse : la langue fait à l’esprit ce que les gènes font aux corps. Le mot divise un esprit dans des portions qui peuvent se réincarner partout séparément de tous ceux qui les accompagnaient ou l’ont accompagné. Toute conversation, tout acte de pensée, est un échange d’identité spirituelle, une mosaïque de personnalités et de petits moi qui viennent d’ailleurs et qui ne cessent de voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« métamorphose intergénérationnelle » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Phénomène naturel remarquable et jusqu’à présent inexplicable d’un animal produisant une progéniture qui ne ressemble à aucun moment à sa mère, mais qui, d’autre part, elle-même produit une progéniture qui revient dans sa forme et sa nature à la mère, de sorte que la mère animale ne rencontre sa ressemblance dans sa propre couvée mais dans sa descendance du deuxième, troisième ou quatrième degré de la génération » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout vivant n’est qu’un recyclage de son corps, un patchwork construit à partir d’une matière ancestrale. C’est grâce à nous et en chacun de nous qu’elle peut dire : « moi ». La vie de la planète est une immense et inarrêtable métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Et ces arches ne cessent d’embrouiller les archives et les cartographies qui permettraient de décrire une histoire et une géographie claires du cosmos. Elles sont toujours en avance ou en retard, elles ne restent jamais sur place. À cause d’elles, impossible de synchroniser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Impossible de supposer à l’histoire passée une importance supérieure au futur dans la définition de l’identité de tout être. À cause d’elles, impossible de distinguer notre enfance de celle du monde. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Cette ancienneté, cette vitalité, n’est pas qu’un atout. Elle est la marque et la substance de la fragilité de toute forme : tout ce qui existe porte en soi la nécessité de changer sa peau et son visage, est animé par une vie qui ne pourra jamais être contenue dans les limites qui la contiennent. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
 « L’écologie, écrit Haeckel, est la science de l’économie de la nature », la « physiologie des relations réciproques des organismes entre eux et avec leur environnement » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« L’écologie est dans une large mesure la science des populations communautaires. » Sa question a été, depuis le début, la particularité de la sociabilité non humaine, mais cette sociabilité a toujours été calquée sur la maison humaine. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La condition de possibilité de l’écologie est « la limitation des conditions d’existence des organismes, quelle que soit leur espèce » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est déjà, par son nom, une forme d’anti-totémisme qui doit prouver que tout chez le non-humain se structure comme l’unité sociale domestique de base chez les humains. Nous avons régulièrement tendance à projeter sur les plantes et les animaux notre propre expérience de la sociabilité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Sans en être parfaitement consciente, dans sa structure générale, dans ses orientations, dans ses concepts fondamentaux, l’écologie a été une étrange invitation à imaginer les êtres vivants non humains aux frontières domiciliaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans sa tentative de questionner la relation entre les vivants, l’écologie a fini pour projeter en dehors des villes – sur les espaces soi-disant « sauvages » – un ordre très bourgeois, et très XIXe siècle, de la vie. On reste à la maison, il ne faut pas sortir, et l’espace est défini par les lois de la propriété et de la propreté. En essayant de sauvegarder le non-humain, l’écologie a été l’une des plus grandes agences d’anthropisation du monde et d’humanisation du non-humain. Le monde, grâce à elle, ressemble à un immense jardin Schreber où toute forme de vie respecte aimablement les frontières qu’on lui a imposées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Isaak Biberg, l’économie de la nature est « la très sage disposition des êtres naturels institués par le souverain créateur selon laquelle ceux-ci tendent à des fins communes et ont des fonctions réciproques » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Économie », en effet, doit être compris ici dans son sens ancien, soit celui de la science de la maison, de l’oikos, du domestique, par opposition à la science de la politique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
(l’esclave défini par Aristote comme « instrument animé » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Du point de vue épistémologique, du moins, l’écologie et le capitalisme sont frères : ils appartiennent à la même famille et défendent des intérêts similaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La transformation des espèces est un phénomène écologique, c’est-à-dire social. Le destin génétique et morphologique de chaque espèce n’est pas la conséquence d’équilibres purement chimiques ou géologiques, mais de phénomènes sociaux d’une forme très spécifique de socialité : la compétition et la guerre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
G râce à la sélection naturelle que la génération mutuelle du vivant produit une utilité marginale, rend possible l’amélioration des espèces et permet de renforcer l’utilité des autres. La théorie darwinienne marque à la fois la dissolution et le triomphe de l’économie de la nature et de ses présupposés théologiques : tout, même et surtout la guerre et la compétition entre les individus et les espèces, a une fonction et contribue à créer un ordre intérieur. La guerre n’est qu’une astuce pour rendre la grande Maison plus puissante et plus forte. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est impossible, car rien ne pourra jamais rester sur place : toute association d’êtres vivants à un lieu ne peut jamais se penser par le prisme de l’autochtonie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pour socialiser, il faut migrer, changer de lieu et tranformer un lieu. Il est impossible de vivre, c’est-à-dire de rencontrer des vivants, sans voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants font de leur relation à l’espace un moyen de métamorphose de soi et du monde qu’ils habitent. S’installer dans un lieu signifie le transformer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une norme humaine et trop humaine tente, de diverses manières, de forcer les non-humains à adopter les formes sociales typiques des États du XIXe siècle aux frontières fermées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Reconnaître la métamorphose de la Terre, c’est libérer les êtres vivants de cette étrange captivité : ils ne se limitent pas à habiter Gaïa, ils la portent dans leur ventre – ils l’emmènent avec eux, partout où ils vont. Ils n’habitent pas tel ou tel territoire, ils sont un sol qui ne cesse de changer sa géographie et sa texture. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La coïncidence entre l’agriculture (et l’élevage) et la politique était encore évidente dans la tradition platonicienne (jusqu’à son renversement avec Nietzsche) ou dans la tradition biblique, où la politique était souvent comparée à l’attitude pastorale. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être dans le monde signifie, pour chaque espèce, vivre dans l’espace conçu et construit par d’autres. Vivre signifie donc toujours occuper, envahir un espace étranger et négocier ce que pourrait être un espace partagé. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chaque fois qu’une abeille, un chêne, une bactérie, change son environnement pour rendre sa propre vie possible, cette espèce change aussi celui des autres. Ainsi, l’architecture n’est pas seulement la relation active entre une espèce et le monde, mais la relation nécessaire entre elles. C’est en tant qu’architecte du monde que chaque espèce est en relation avec les autres. L’architecture n’est pas seulement une affaire humaine, ce n’est pas seulement un fait culturel, ce n’est même pas la relation entre une espèce et l’espace, une forme de vie et son monde. C’est le paradigme de la relation interspécifique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute espèce trouve son esprit, son intelligence, sa faculté de penser toujours et exclusivement dans sa relation à d’autres espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’intellect n’est pas une chose, c’est une relation. Il n’existe pas dans notre corps, mais dans la relation que notre corps établit avec beaucoup d’autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons esprit est toujours une association entre la vie de deux espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il faudrait, au contraire, imaginer que pour toute espèce, l’intellect est incarné dans une autre espèce. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons évolution n’est rien de plus qu’une sorte d’agriculture interspécifique généralisée, un croisement cosmique – qui n’est pas nécessairement destiné à l’utilité des uns et des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous, comme tout vivant et toute espèce, est un élément d’une métamorphose collective. Un sol pour d’autres vivants et d’autres espèces. C’est en tant que sol des autres que nous avons une puissance d’agir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque l’art s’est établi comme avant-garde, il a cessé de remplir une fonction esthétique. Il s’est libéré de la tâche de produire de la beauté, de décorer l’existant, de le mettre en harmonie. En se prétendant contemporain, c’est-à-dire en prétendant incarner une forme de temps et non une forme d’espace ou de matière, l’art est devenu une pratique collective de la divination du futur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’art est l’espace dans lequel une société parvient à rendre visible ce qu’elle ne peut confesser, penser ou imaginer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pratique d’une métamorphose collective des espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie n’est pas quelque chose autour de nous mais quelque chose qui nous traverse de l’intérieur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il n’y a pas d’environnement – ni de vie environnante –, il y a seulement un flux, un continuum dont nous sommes l’acte de métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une même et seule vie qui nous anime n’arrête pas de modifier. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les corps, d’exploiter la matière pour se changer d’habits, de ciseler différemment le corps de Gaïa. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute espèce est intrinsèquement interspécifique, contrairement à ce que nous avons cru et répété pendant des siècles, toute connaissance et toute science, à chaque instant de son développement, à chaque latitude géographique et culturelle, est une forme de totémisme. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le virus est la force qui permet à chaque corps de développer sa propre forme, comme s’il existait désincarné du corps, libéré, flottant, la pure puissance de métamorphose. Voilà ce qu’est l’avenir, une force de développement et de reproduction de la vie qui ne nous appartient pas, qui n’est pas une propriété exclusive d’un individu ni même commune et partagée, mais plutôt un pouvoir flottant à la surface de tous les autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’avenir est une maladie qui oblige les individus et les populations à se transformer. Une maladie qui nous empêche de penser notre identité comme quelque chose de stable, de définitif, de réel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses









 Emmanuelle Coccia, Métamorphoses - T -, Boutiques Rivages


La vie de tout être vivant ne commence pas avec sa propre naissance : elle est beaucoup plus ancienne. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si notre vie commence bien avant notre naissance, elle se termine bien après notre mort. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Le fait d’avoir des yeux, des oreilles, des poumons, un nez, du sang chaud, nous le partageons avec des millions d’autres individus, avec des milliers d’autres espèces – et dans toutes ces formes, nous ne sommes que partiellement humains. Chaque espèce est la métamorphose de toutes celles qui l’ont précédée. Une même vie qui se bricole un nouveau corps et une nouvelle forme afin d’exister différemment. C’est la signification la plus profonde de la théorie darwinienne de l’évolution, celle que la biologie et le discours public ne veulent pas entendre : les espèces ne sont pas des substances, des entités réelles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Chaque moi est un véhicule pour la Terre, un navire qui permet à la planète de voyager sans se déplacer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
La naissance n’est pas simplement l’émergence du nouveau, elle est aussi l’égarement du futur dans un passé sans limite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses.
Naître se résume à cela : la preuve que nous ne sommes rien d’autre que la métamorphose, une petite modification d’une partie infime de la chair du monde. Mais la partie du corps de notre mère que nous avons incorporée au nôtre – ainsi que la partie apparemment plus petite de notre père – n’est qu’une étape dans une chaîne sans fin de transformations et d’incorporations. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les vivants sont, d’une certaine manière, un même corps, une même vie et un même moi qui continue à passer de forme en forme, de sujet en sujet, d’existence en existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
On naît toujours dans un corps autre : c’est exactement cela qu’on appelle nature. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Naître c’est ajouter un maillon à la chaîne de transformation de la vie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être né.e.s signifie n’être rien d’autre qu’une reconfiguration, une métamorphose d’autre chose. Être né.e.s, c’est-à-dire être la nature, signifie devoir construire, bâtir, son propre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Corps à partir de la Terre, à partir de toute la matière du monde disponible de cette planète dont nous sommes à la fois la modification et l’expression, l’articulation et le pli. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce que nous avons à faire est d’explorer la mémoire matérielle et spirituelle de notre corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est gémellaire : monde et sujet sont des jumeaux hétérozygotes, nés simultanément et incapables de se définir l’un sans l’autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous vivons dans une culture produite et dominée par ceux qui, par définition, n’ont jamais eu l’expérience de donner naissance aux autres : les mâles. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce noyau pré-individuel, pré-personnel et sans genre prédéfini est un laboratoire à la fois intime et universel, un espace-temps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Métamorphose qui change la mère, l’enfant, l’espèce humaine et aussi la planète. Ce n’est pas la Terre qui couve et engendre les vivants, ce sont les vivants qui par leur gestation accouchent différemment de la Terre. Donner naissance signifie donc laisser passer la Terre dans son corps pour la porter ailleurs. Tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques, du mouvement qui permet à Gaïa de changer sa place. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La théologie chrétienne a contribué à rendre impensable la naissance en la laissant sortir de tout cadre naturaliste, en arrivant à opposer naissance et nature, en la pensant comme miracle. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si Dieu participe de la naissance, il devra s’incarner dans n’importe quel être naturel : un bœuf, un chêne, une fourmi, une bactérie, un virus. Si la naissance amène le salut, c’est dans n’importe quelle naissance, à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est à la fois une forme de divinisation, de transmission de la substance divine, mais aussi et surtout de métamorphose des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Nous ne pouvons admettre qu’une forme vivante est plus semblable à Dieu qu’une autre » : l’unité du vivant est la trace de la divinité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute naissance est le processus de migration des dieux. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pénible de liquider les traumatismes. » Notre identité génétique « représente la somme des impressions traumatiques léguées par nos ancêtres et retransmises par les individus » : notre ADN est une collection d’« engrammes », de hiéroglyphes de toutes les batailles, et surtout les défaites, vécues par tous les vivants dont nous incarnons la volonté de rachat et de salut. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes certes un morceau de ce monde, mais un morceau duquel nous avons dû changer la forme. Nous sommes une poignée d’atomes et de corps qui étaient – tous – déjà là et auxquels nous avons voulu, pu, dû, imposer une nouvelle direction, un nouveau destin, une nouvelle forme de vie. Nous sommes une métamorphose de cette planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose n’a jamais de terme. Le moi est toujours un différentiel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une hérédité exprime la possibilité de s’approprier et de modifier ce qui appartenait à autrui. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans le cœur de chaque être vivant, il y a une perspective sur toutes choses. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout objet technique est censé reproduire le sujet et sa volonté à l’extérieur de son corps : le monde devient donc une prolongation du moi. C’est l’exact inverse de ce qui arrive dans la métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute politique est la science de la diversité, c’est aux maîtres de la diversification qu’il faut demander comment vivre ensemble. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La forme n’est jamais ce qu’on nous donne une fois pour toutes à la naissance, elle est ce que nous continuons à construire et à défaire à chaque instant de notre existence. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose serait simplement un mouvement de révélation, d’épanouissement paroxystique du vivant, au même titre que la floraison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« De très nombreux animaux naturels sont de véritables chimères. » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose existe parce que tout vivant se retrouve à passer, dans une même ligne de vie, par les expériences et les mondes les plus divers : elle est un couloir qui permet au vivant de ne pas être obligé de vivre plusieurs vies simultanément et aux deux de cohabiter sans se fondre entièrement. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Changer de forme – se métamorphoser – signifie toujours avoir la force de faire de son corps un œuf capable de créer et de véhiculer une nouvelle identité. Tout moi est un œuf – et nous sommes un moi seulement parce que nous gardons en nous cette puissance métamorphique dont tout œuf est l’expression. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est tout d’abord cette puissance de tout vivant à couver en son sein cette capacité de faire varier la vie qui l’anime. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Est jeune toute vie où la forme reste l’objet d’un travail poétique, tout vivant qui ne peut pas se reconnaître entièrement dans la forme qui l’abrite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
À travers la métamorphose, un corps se fait espace à habiter par des formes toujours étrangères. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La métamorphose est la propriété des corps qui ne se séparent jamais de leur enfance. À l’inverse, seulement un corps qui n’est plus capable de vivre son enfance – ou qui, en prévision de cela, a transféré cette expérience dans un autre corps en se reproduisant – cessera de se métamorphoser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Jeunesse cesse et la vieillesse … sont des forces organiques et spirituelles qui cohabitent à tout instant dans la vie de tout individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La jeunesse donc n’est pas un âge : c’est une force de rajeunissement (Verjüngung) qui est d’égale intensité que la force de vieillissement, même si elle y est opposée, et qui se manifeste tout au long de la vie de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le rajeunissement existe indépendamment de l’histoire et de la biographie des vivants, il est une force structurale qui anime les corps à tout moment. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants éclosent et fabriquent l’enfance future, qui n’appartient pas seulement à eux, mais à la Terre entière. Le vivant lui-même, d’ailleurs, pourrait être considéré comme un processus de rajeunissement de la planète. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’histoire de la vie sur Terre est la tentative de rajeunir la planète – la destruction de son identité géologique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous sommes habitués à penser la technique comme une conséquence du manque biologique de l’individu. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Kapp, tout objet technique, tout instrument, n’est que la projection à l’extérieur du corps d’une structure organique dans une relation isomorphe parfaite. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Nous devrions apprendre à voir dans chaque objet technique un cocon qui permet cette transmutation : un ordinateur, un téléphone, un marteau, une bouteille ne sont pas simplement des extensions du corps humain – ce sont, au contraire, des maniements du monde qui rendent possible un changement de l’identité personnelle, du moins éthologique, si ce n’est sur le plan anatomique. Même un livre est un cocon qui permet de redessiner son propre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La fleur est la preuve et la manifestation d’un principe de plasticité anatomique et somatique absolue : avoir un corps ne signifie plus exister sous une forme, mais avoir la puissance de traduire toute forme dans une autre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous passera par tout. Nous sommes un même monde et une même substance. Les trous de notre auto-conscience et de notre mémoire ne sont que cela : l’émergence des autres « moi » dans notre esprit. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les cocons sont partout. Ils n’attendent pas l’appel à la conversion ou à la révolution. À l’intérieur d’eux se construit sans cesse un futur méconnaissable et imprédictible qui a déjà obligé plusieurs fois chacun de nous, et tout ce qui nous entoure, à changer d’anatomie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Très souvent, nous essayons de masquer ce qui s’y joue, nous faisons de cette expérience deprendre la vie d’un autre, quelque chose de différent de nous, une expérience esthétique supérieure, faite de saveurs, d’odeurs et de couleurs abstraites. Dans l’assiette, nous ne rencontrons plus un agneau, une tomate, une fraise, mais des qualités abstraites de goût, de couleur ou de matière tactile : l’idée d’acide, astringent, sucré, salé, liquide, solide, jaune, vert, brun ou rouge. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce profond sentiment de culpabilité s’exprime dans le débat sur le végétarisme : nous nous sentons tellement coupables du fait que notre vie implique la mort d’autres êtres vivants que nous préférons établir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Limite arbitraire, une frontière artificielle entre les êtres vivants qui souffrent (les animaux) et ceux qui ne souffrent pas (les plantes) . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger signifie transfuser la vie des autres dans notre corps. Peu importe qu’il soit mort, cuit, fumé ou desséché, nous avons besoin de corps vivants : ce que nous mangeons est toujours et seulement la vie. Manger, c’est fusionner deux vies en une seule. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie va de corps en corps, d’espèce en espèce, sans jamais être pleinement satisfaite de la forme sous laquelle elle se trouve. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Manger n’est rien de plus que cela : la preuve qu’il n’y a qu’une seule vie, commune à tous les êtres vivants, apte à circuler entre corps et entre espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La politique de Gaïa n’est que cette construction quotidienne d’une chair commune à tous. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les vivants, que chacun utilise, mais qui circule non seulement de lieu en lieu mais de corps en corps, d’individu en individu, d’espèce en espèce. Cette politique, que le langage religieux de l’Antiquité européenne et asiatique avait appelée transmigration, métempsycose ou réincarnation, est radicalement anti-domestique, et cela dans un double sens. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Aucune espèce ne peut se limiter à habiter son propre corps. Elle est obligée de rentrer dans la maison charnelle de l’autre, l’occuper, s’y intégrer, devenir le corps de l’autre, la chair d’autres espèces. Nous ne faisons que migrer, transmigrer ou, à l’inverse (dans le cas où nous sommes mangés par les autres), devenir la maison d’autres individus et d’autres espèces. Nous ne pouvons jamais rester seuls chez nous, à la maison. Nous ne pouvons jamais regarder le corps de l’autre comme sa maison. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Personne n’est jamais chez soi, surtout pas dans son propre corps. Voilà ce que nous enseigne l’alimentation. Personne sur Terre n’a une maison, non seulement nous n’avons pas de possessions, des choses qui nous appartiennent par nature ou par généalogie, mais tout doit être négocié, fait et refait sans cesse. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Plumwood estime que la crise écologique que nous vivons ne pourra être dépassée que si l’on arrive à admettre « l’égalité et la réciprocité dans le réseau alimentaire » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La mort devient ainsi le prétexte pour soustraire notre corps du cycle de réciprocité que toute existence terrestre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les différents corps humains divisent la vie substantiellement : il y a autant de vies qu’il existe de corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’esprit, le souffle, « erre d’un lieu à l’autre et de celui-ci revient à l’origine, il occupe les corps que tu veux », rappelait encore Ovide : « Des bêtes il passe aux hommes et de nous aux bêtes, en aucun temps il meurt ; comme la cire facile prend de nouvelles figures, ne reste pas comme elle était, ne garde pas la même forme pourtant est la même, ainsi l’âme est toujours la même, je te le dis, elle migre dans des figures variées. » La résurrection chrétienne est une déformation de ce mythe que l’on retrouve aussi dans les écrits de Platon. Elle promet une seule réincarnation et non une série infinie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque j’écoute attentivement un ami mon moi est sous occupation du moi des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout ce qui vit le fait par métamorphose : une répétition transformative de ce qui l’a précédé. Rien de ce qui vit aujourd’hui en nous, tout en ayant derrière soi des infinités d’autres vies, n’a jamais vécu cette même vie. Le recyclage qu’impose la métamorphose au moindre bout de matière de ce monde est ce qui empêche toute forme de cycle, toute forme de retour de l’identique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Au fond, l’écriture génétique – l’écriture de la réincarnation – nous permet de mieux comprendre ce que parler veut dire. Ce n’est pas la génétique qu’il faut aborder en suivant la métaphore linguistique, c’est plutôt l’inverse : la langue fait à l’esprit ce que les gènes font aux corps. Le mot divise un esprit dans des portions qui peuvent se réincarner partout séparément de tous ceux qui les accompagnaient ou l’ont accompagné. Toute conversation, tout acte de pensée, est un échange d’identité spirituelle, une mosaïque de personnalités et de petits moi qui viennent d’ailleurs et qui ne cessent de voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« métamorphose intergénérationnelle » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Phénomène naturel remarquable et jusqu’à présent inexplicable d’un animal produisant une progéniture qui ne ressemble à aucun moment à sa mère, mais qui, d’autre part, elle-même produit une progéniture qui revient dans sa forme et sa nature à la mère, de sorte que la mère animale ne rencontre sa ressemblance dans sa propre couvée mais dans sa descendance du deuxième, troisième ou quatrième degré de la génération » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tout vivant n’est qu’un recyclage de son corps, un patchwork construit à partir d’une matière ancestrale. C’est grâce à nous et en chacun de nous qu’elle peut dire : « moi ». La vie de la planète est une immense et inarrêtable métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Et ces arches ne cessent d’embrouiller les archives et les cartographies qui permettraient de décrire une histoire et une géographie claires du cosmos. Elles sont toujours en avance ou en retard, elles ne restent jamais sur place. À cause d’elles, impossible de synchroniser. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Impossible de supposer à l’histoire passée une importance supérieure au futur dans la définition de l’identité de tout être. À cause d’elles, impossible de distinguer notre enfance de celle du monde. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Cette ancienneté, cette vitalité, n’est pas qu’un atout. Elle est la marque et la substance de la fragilité de toute forme : tout ce qui existe porte en soi la nécessité de changer sa peau et son visage, est animé par une vie qui ne pourra jamais être contenue dans les limites qui la contiennent. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
 « L’écologie, écrit Haeckel, est la science de l’économie de la nature », la « physiologie des relations réciproques des organismes entre eux et avec leur environnement » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« L’écologie est dans une large mesure la science des populations communautaires. » Sa question a été, depuis le début, la particularité de la sociabilité non humaine, mais cette sociabilité a toujours été calquée sur la maison humaine. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La condition de possibilité de l’écologie est « la limitation des conditions d’existence des organismes, quelle que soit leur espèce » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est déjà, par son nom, une forme d’anti-totémisme qui doit prouver que tout chez le non-humain se structure comme l’unité sociale domestique de base chez les humains. Nous avons régulièrement tendance à projeter sur les plantes et les animaux notre propre expérience de la sociabilité. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Sans en être parfaitement consciente, dans sa structure générale, dans ses orientations, dans ses concepts fondamentaux, l’écologie a été une étrange invitation à imaginer les êtres vivants non humains aux frontières domiciliaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Dans sa tentative de questionner la relation entre les vivants, l’écologie a fini pour projeter en dehors des villes – sur les espaces soi-disant « sauvages » – un ordre très bourgeois, et très XIXe siècle, de la vie. On reste à la maison, il ne faut pas sortir, et l’espace est défini par les lois de la propriété et de la propreté. En essayant de sauvegarder le non-humain, l’écologie a été l’une des plus grandes agences d’anthropisation du monde et d’humanisation du non-humain. Le monde, grâce à elle, ressemble à un immense jardin Schreber où toute forme de vie respecte aimablement les frontières qu’on lui a imposées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Selon Isaak Biberg, l’économie de la nature est « la très sage disposition des êtres naturels institués par le souverain créateur selon laquelle ceux-ci tendent à des fins communes et ont des fonctions réciproques » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
« Économie », en effet, doit être compris ici dans son sens ancien, soit celui de la science de la maison, de l’oikos, du domestique, par opposition à la science de la politique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
(l’esclave défini par Aristote comme « instrument animé » . Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Du point de vue épistémologique, du moins, l’écologie et le capitalisme sont frères : ils appartiennent à la même famille et défendent des intérêts similaires. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La transformation des espèces est un phénomène écologique, c’est-à-dire social. Le destin génétique et morphologique de chaque espèce n’est pas la conséquence d’équilibres purement chimiques ou géologiques, mais de phénomènes sociaux d’une forme très spécifique de socialité : la compétition et la guerre. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
G râce à la sélection naturelle que la génération mutuelle du vivant produit une utilité marginale, rend possible l’amélioration des espèces et permet de renforcer l’utilité des autres. La théorie darwinienne marque à la fois la dissolution et le triomphe de l’économie de la nature et de ses présupposés théologiques : tout, même et surtout la guerre et la compétition entre les individus et les espèces, a une fonction et contribue à créer un ordre intérieur. La guerre n’est qu’une astuce pour rendre la grande Maison plus puissante et plus forte. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’écologie est impossible, car rien ne pourra jamais rester sur place : toute association d’êtres vivants à un lieu ne peut jamais se penser par le prisme de l’autochtonie. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pour socialiser, il faut migrer, changer de lieu et tranformer un lieu. Il est impossible de vivre, c’est-à-dire de rencontrer des vivants, sans voyager. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Tous les êtres vivants font de leur relation à l’espace un moyen de métamorphose de soi et du monde qu’ils habitent. S’installer dans un lieu signifie le transformer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une norme humaine et trop humaine tente, de diverses manières, de forcer les non-humains à adopter les formes sociales typiques des États du XIXe siècle aux frontières fermées. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Reconnaître la métamorphose de la Terre, c’est libérer les êtres vivants de cette étrange captivité : ils ne se limitent pas à habiter Gaïa, ils la portent dans leur ventre – ils l’emmènent avec eux, partout où ils vont. Ils n’habitent pas tel ou tel territoire, ils sont un sol qui ne cesse de changer sa géographie et sa texture. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La coïncidence entre l’agriculture (et l’élevage) et la politique était encore évidente dans la tradition platonicienne (jusqu’à son renversement avec Nietzsche) ou dans la tradition biblique, où la politique était souvent comparée à l’attitude pastorale. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Être dans le monde signifie, pour chaque espèce, vivre dans l’espace conçu et construit par d’autres. Vivre signifie donc toujours occuper, envahir un espace étranger et négocier ce que pourrait être un espace partagé. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chaque fois qu’une abeille, un chêne, une bactérie, change son environnement pour rendre sa propre vie possible, cette espèce change aussi celui des autres. Ainsi, l’architecture n’est pas seulement la relation active entre une espèce et le monde, mais la relation nécessaire entre elles. C’est en tant qu’architecte du monde que chaque espèce est en relation avec les autres. L’architecture n’est pas seulement une affaire humaine, ce n’est pas seulement un fait culturel, ce n’est même pas la relation entre une espèce et l’espace, une forme de vie et son monde. C’est le paradigme de la relation interspécifique. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Toute espèce trouve son esprit, son intelligence, sa faculté de penser toujours et exclusivement dans sa relation à d’autres espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’intellect n’est pas une chose, c’est une relation. Il n’existe pas dans notre corps, mais dans la relation que notre corps établit avec beaucoup d’autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons esprit est toujours une association entre la vie de deux espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il faudrait, au contraire, imaginer que pour toute espèce, l’intellect est incarné dans une autre espèce. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Ce que nous appelons évolution n’est rien de plus qu’une sorte d’agriculture interspécifique généralisée, un croisement cosmique – qui n’est pas nécessairement destiné à l’utilité des uns et des autres. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Chacun de nous, comme tout vivant et toute espèce, est un élément d’une métamorphose collective. Un sol pour d’autres vivants et d’autres espèces. C’est en tant que sol des autres que nous avons une puissance d’agir. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Lorsque l’art s’est établi comme avant-garde, il a cessé de remplir une fonction esthétique. Il s’est libéré de la tâche de produire de la beauté, de décorer l’existant, de le mettre en harmonie. En se prétendant contemporain, c’est-à-dire en prétendant incarner une forme de temps et non une forme d’espace ou de matière, l’art est devenu une pratique collective de la divination du futur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’art est l’espace dans lequel une société parvient à rendre visible ce qu’elle ne peut confesser, penser ou imaginer. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Pratique d’une métamorphose collective des espèces. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
La vie n’est pas quelque chose autour de nous mais quelque chose qui nous traverse de l’intérieur. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Il n’y a pas d’environnement – ni de vie environnante –, il y a seulement un flux, un continuum dont nous sommes l’acte de métamorphose. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Une même et seule vie qui nous anime n’arrête pas de modifier. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Les corps, d’exploiter la matière pour se changer d’habits, de ciseler différemment le corps de Gaïa. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Si toute espèce est intrinsèquement interspécifique, contrairement à ce que nous avons cru et répété pendant des siècles, toute connaissance et toute science, à chaque instant de son développement, à chaque latitude géographique et culturelle, est une forme de totémisme. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
Le virus est la force qui permet à chaque corps de développer sa propre forme, comme s’il existait désincarné du corps, libéré, flottant, la pure puissance de métamorphose. Voilà ce qu’est l’avenir, une force de développement et de reproduction de la vie qui ne nous appartient pas, qui n’est pas une propriété exclusive d’un individu ni même commune et partagée, mais plutôt un pouvoir flottant à la surface de tous les autres corps. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses
L’avenir est une maladie qui oblige les individus et les populations à se transformer. Une maladie qui nous empêche de penser notre identité comme quelque chose de stable, de définitif, de réel. Emmanuelle Coccia, Métamorphoses















































lundi 1 juin 2020

Créativité de la Crise, Evelyne Grossman, Paradoxe Editions de Minuit


Créativité de la Crise, Evelyne Grossman, Paradoxe Editions de Minuit


Deadline comme disent les Anglo-Saxons, date butoir : au-delà de cette limite... vous êtes mort ou quasiment. Grossman, Evelyne. La Créativité de la Crise

Toute désorganisation accrue porte effectivement en elle le risque de mort, mais aussi la chance d’une nouvelle réorganisation, d’une création, d’un dépassement.
Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

Crise actuelle engendrée par la perte de foi dans un progrès supposé apporter le bien-être à l’ensemble de l’humanité conformément à l’idéal de la philosophie européenne des Lumières. Nous avons longtemps cru, souligne-t-il, que la science, la technique, l’économie pouvaient résoudre les grands problèmes du monde. Or, en dépit de bénéfices indéniables, les prétendus « effets secondaires » sont en fait cataclysmiques et les potentielles « victimes collatérales » se comptent par millions.
Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

La ritournelle déprimée : « c’était mieux avant ! » signe l’effondrement de nos espoirs dans le futur. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l’incarner. Grossman, Evelyne. La Créativité de la Crise

« Ou bien la morale n’a aucun sens, résume Deleuze, ou bien c’est cela qu’elle veut dire, elle n’a rien d’autre à dire : ne pas être indigne de ce qui nous arrive. Au contraire, saisir ce qui arrive comme injuste et non mérité (c’est toujours la faute de quelqu’un), voilà ce qui rend nos plaies répugnantes, le ressentiment en personne, le ressentiment contre l’événement. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

Celui qui sodomise une femme ne s’unit qu’à lui-même. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

Le désir fait écrire ; la morale – fût-elle stoïcienne –, c’est moins sûr. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

Opposition que voyait aussi saint Augustin entre une force créatrice, la Vie, et une force destructrice, l’Envie. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

L’organisation sociale se construit sur ce premier modèle biologique d’opposition. Or, en passant du biologique au social, les paires d’opposés se hiérarchisent ; la distinction entre féminin et masculin est universelle mais nulle part cette opposition binaire n’est symétrique. Toute pensée de la différence s’insère ainsi dans une classification où le pôle masculin est toujours et partout valorisé, affecté d’un signe positif.Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise

« Pour se reproduire à l’identique, l’homme est obligé de passer par un corps de femme. Il ne peut le faire par lui-même. C’est cette incapacité qui assoit le destin de l’humanité féminine. » On comprend alors selon l’anthropologue cette obsession millénaire des hommes de s’approprier et de contrôler le pouvoir de fécondité, ce pouvoir de création des femmes. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 46

Penser, pour lui, c’est d’abord donner à la pensée un corps, l’incarner dans une forme, une écriture. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 47

À chaque fois ce qui rate c’est l’incarnation de l’idée, et sa pensée se « décorporise », elle ne parvient pas à prendre forme, elle avorte. Grossman,
Evelyne. La Créativité de la p. 47

« ce que vous avez pris pour mes œuvres n’était que les déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que l’homme normal n’accueille pas».Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 48

Barthes répondait : « Parce que l’écriture décentre la parole, l’individu, la personne, accomplit un travail dont l’origine est indiscernable. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 49

« Faites abstraction de votre génie, de vos talents et de ceux de tous les autres. [...] Écrivez vite sans sujet préconçu, assez vite pour ne pas retenir et ne pas être tenté de vous relire. La première phrase viendra toute seule, tant il est vrai qu’à chaque seconde il est une phrase étrangère à notre pensée consciente qui ne demande qu’à s’extérioriser. [...] Continuez autant qu’il vous plaira. Fiez-vous au caractère inépuisable du murmure3. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la pp. 51-52

« Il va, porté par ces images qui le ravissent, qui lui laissent à peine le temps de souffler sur le feu de ses doigts4. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 53

« le lieu vide où s’annonce l’affirmation impersonnelle ».Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 54

« L’œuvre exige de l’écrivain qu’il perde toute “nature”, tout caractère, et que cessant de se rapporter aux autres et à lui-même par la décision qui le fait moi, il devienne le lieu vide où s’annonce l’affirmation impersonnelle8. »Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 55.

Il faut persévérer dans l’étrange énergie du désœuvrement « en supportant la détresse d’un échec irrémédiable » jusqu’au flamboiement de la couleur, comme chez Van Gogh. Ou jusqu’à l’éblouissement des images surréalistes, pourrait-on ajouter. Ce que les surréalistes avaient donc découvert, c’était non pas la promesse d’une créativité à portée de tous mais l’existence d’une force impersonnelle à l’œuvre dans l’œuvre. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 56

Les surréalistes dévoilaient une expérience tout autre, celle de « l’insécurité de l’inaccessible9 ».Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 56

Le fantasme procréateur a la vie dure, permettant çà et là d’irrévérents jeux phoniques (ImmaCULée CONception) moins blasphématoires que gaillardement sexuels. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 57

Dans ces livres majeurs écrits à deux que sont L’Anti-Œdipe (Minuit, 1972) et Mille plateaux (Minuit, 1980), ils explorent ce qu’ils appellent des heccéités : des singularités pré-individuelles, non personnelles.Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 63


Un individu acquiert un véritable nom propre, à l’issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation, quand il s’ouvre aux multiplicités qui le traversent de part en part, aux intensités qui le parcourent. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 65.


On se souvient de la charge plaisamment ravageuse de Deleuze contre l’histoire de la philosophie, cette « formidable école d’intimidation », fabriquant des spécialistes de la pensée : « Elle a joué le rôle de répresseur : comment voulez-vous penser sans avoir lu Platon, Descartes, Kant et Heidegger, et le livre de tel ou tel sur eux ? [...] Une image de la pensée, nommée philosophie, s’est constituée historiquement, qui empêche parfaitement les gens de penser. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 65-66

« Chacun est le faussaire de l’autre, ce qui veut dire que chacun comprend à sa manière la notion proposée par l’autre. Se forme une série réfléchie, à deux termes. » Chacun comprend « à sa manière »Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 66

Le philosophe selon Deleuze est un déviant : il vole des idées, emprunte sans prévenir, par-derrière, trahit. Ainsi se conçoit l’histoire de la philosophie « comme une sorte d’enculage ou, ce qui revient au même, d’immaculée conception [où l’on retrouve curieusement le couple Breton-Éluard...]. Grossman, Evelyne. La Créativité de la  crise p. 67


Deleuze disait, de son écriture avec Guattari, « on ne travaille pas ensemble, on travaille entre les deux28 ». Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 69

La « pensée du dehors » est une « percée vers un langage d’où le sujet est exclu ». Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 70

L’auteur, répète-t-il, est une position « transdiscursive » ; les grands auteurs (Marx, Freud, dans son exemple) sont ceux « qui ont ouvert l’espace pour autre chose qu’eux30 » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 71

« C’est cela qui me paraît intéressant dans les vies, les trous qu’elles comportent, les lacunes, parfois dramatiques, mais parfois même pas. Des catalepsies ou des espèces de somnambulismes sur plusieurs années, la plupart des vies en comportent34. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise.p. 73

« Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et autant que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir. On me dira peut-être que ces jeux avec soi-même n’ont qu’à rester en coulisses [...]. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 75

Foucault réaffirme l’oscillation nécessaire entre vérité et mensonge. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 76

Ce fut un beau moment, lorsque chacun pouvait parler à l’autre, anonyme, impersonnel, homme parmi les hommes, accueilli sans autre justification que d’être un autre homme.Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise. p. 77


Le  pur intervalle qui, de moi à cet autrui qu’est un ami, mesure tout ce qu’il y a entre nous41. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 79

L’Usage des plaisirs, Foucault appelait non l’histoire de la philosophie mais « le corps vivant de la philosophie ». Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 81-82

Le Baroque, rappelle-t-il, est la sortie d’un long moment de crise où s’est produit l’écroulement du monde de la raison classique. Celui-ci s’est effondré parce que, comme Descartes, il a ignoré la courbure de la matière, ses ressorts de vitalité, son élasticité47. Or, la caractéristique du Baroque, c’est précisément d’avoir conçu les débordements d’espace et cette tendance qu’a la matière de se concilier avec le fluide. Alors les corps deviennent flexibles et se plient dans des mises en variation continue de la matière. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 82

Se « déprendre de soi », comme le dit Foucault, requiert de cesser de se prendre pour un sujet, doué d’une identité fixée, d’une intention d’œuvre arrêtée. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise (pp. 82-83

Parlant des fausses revendications d’identité juive, Pierre Pachet me dit un jour malicieusement : « Être juif, pour certains, c’est une histoire infiniment désirable... » Dans ces jouissances bloquées sombrent parfois les élans créateurs. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 84

Que faut-il entendre finalement dans ce terme si érodé de « crise » ou plutôt comment en réactiver l’écoute tant son pouvoir d’inquiétude semble émoussé, comme si la crise, au vu de la liste sans fin ressassée des bouleversements annoncés, était devenue notre horizon quotidien ? Mondiale, écologique, crise des repères, de la famille, du politique, crise du sens... On n’en finit plus de réciter la litanie de ses formes diverses. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 85

Devrait-on alors cultiver l’insécurité ? Un tel mot d’ordre apparaîtrait évidemment choquant de nos jours où le mot de « sécurité » est si constamment appelé en renfort pour préserver notre repos quotidien, apaiser nos angoisses et nos peurs, qu’elles soient individuelles ou collectives. Qui oserait faire l’éloge de l’insécurité, fût-elle créatrice ? Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 86

Ainsi, le « Pèse-Nerfs » d’Artaud, le pli de Deleuze (ou Leibniz-Deleuze), le « suspens » mallarméen, l’aphorisme nietzschéen... Pourquoi « déséquilibre » ? Parce que, s’il est rompu, surgissent deux risques : d’un côté celui de l’équilibre retrouvé, le retour à la normale (voire à la normalité), à la vie ordinaire ; de l’autre, l’effondrement, la chute, la folie. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 87

La crise est cette séparation. Il le répète dans ses tout premiers textes : « Je peux dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde » ; ou encore : « je m’assiste, j’assiste à Antonin Artaud ». Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 91-92

Que me veut-on à la fin et quelle est ma place dans cette histoire ? Quel est ce Créateur impotent, ce dramaturge incompétent qui a oublié d’écrire mon rôle ? Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 94

Brusquement, le réel se détache et j’ai la sensation d’être séparé de moi et du monde, d’être définitivement au spectacle. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 94

Qui parle ? Quelle est cette voix en moi qui dit « je », Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise. p. 94

Qui parle quand je dis « je » ? Qui est le sujet de la création ? Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 95

« Je m’assiste, j’assiste à Samuel Beckett. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 95

On passe ainsi souvent sa vie à attendre que quelque chose se passe, que quelqu’un entre en scène avant de se rendre compte qu’il est trop tard, que rien ne s’est passé, que personne n’est venu, que le spectacle est fini, que la vie est finie. Seule a duré, indéfiniment étirée, l’attente. « [...] et où sont les autres spectateurs, on n’avait pas remarqué, dans l’étau de l’attente, qu’on est seul à attendre, c’est ça le spectacle, attendre seul, dans l’air inquiet, que ça commence, [...] Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 95-96

D’où la plaisanterie récurrente de Beckett : je suis né le jour de la mort du Sauveur, trop tard pour le Salut ; il n’y a plus qu’à « se sauver tout seul », voire « se sauver » tout court, autrement dit, prendre la fuite. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 97

Avec Beckett, donc, la source de l’écriture automatique, le dripping des mots qui tombent et s’égouttent tout seuls, semble bien tarie. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 98

Pour Freud, on le sait, loin d’être un raté seulement, le lapsus est une réussite de l’inconscient. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 99

Il faut en effet distinguer deux choses : l’échec qui est un résultat et le ratage qui est un acte, un processus mis à l’œuvre. L’échec répété est signe de névrose. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 100

Autrement dit, je vais continuer à parler, à écrire... pour maintenir en vie cette création ratée, cette dynamique (désespérée mais drôle) du ratage. Je vais continuer jusqu’à l’épuisement mais l’épuisement est infini. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 101

« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation14. » Ainsi, la société marchande ne produit plus qu’un sujet-consommateur séparé de ses véritables désirs. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 102

Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé15. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 103

Le sentiment humain s’est ainsi chargé d’infiniment de douleur, d’arrogance, de dureté, d’aliénation, de froideur par le fait que l’on croyait voir des contrastes où il n’y a que des transitions21. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 108

Zarathoustra en appelle à la trahison, il n’en finit pas d’échouer et d’être la risée des hommes, il décline et il tombe. L’opposé même de toute doctrine : éloge de la danse et de l’insécurité. « Je vous le dis : il faut porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante23. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 109-110

Comment lutter contre la bêtise ? Non pas en élaborant une critique solidement argumentée mais plutôt en lui enlevant « sa bonne conscience », en sapant ses fondements Grossman, Evelyne. La Créativité de la cris . p. 111

La vérité n’est plus à chercher mais à produire comme interprétation provisoire : conflit, énigme, tension, instabilité – séparation sans synthèse comme chez Héraclite24. Non plus la vérité solidifiée, sacralisée, doctrinale mais le processus éphémère et sans cesse inachevé de création d’une interprétation. Crise de la vérité, sans aucun doute. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 111-112

La question, entre interrogation, exclamation et contradiction massive, reste en déséquilibre, ouverte à toute interprétation. Vivre est indécidable. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 114

Inventer « une prosodie neuve », une langue poétique instable qui ouvre dans les mots un « centre de suspens vibratoire ». Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 114

Crépuscule des idoles, § 5 : « Je crains que nous ne puissions jamais nous débarrasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire28. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 115

Contamination réciproque de Wille et Welle. « C’est ainsi que vivent les vagues, – c’est ainsi que nous vivons, nous qui possédons la volonté ! Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 116

Les vagues (Welle) sont comme moi, douées de vouloir et d’intentions, mais je suis une vague soumise au mouvement du ressac. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 117

À la fin, nous allons connaître le secret, le sens qu’avait tout cela. Et pourquoi pas le sens de la vie, tant que vous y êtes ! Vous confondez le philosophe et le prêtre ! Rien ne nous est donc donné à la fin : pas de solution à l’énigme pour nous apaiser, aucune autre sinon celle dont nous pouvons être l’acteur et le créateur. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 118

Poursuivez la quête, continuez à rater le sens, ratez mieux, répète Beckett. Ceci n’est pas un examen ; il n’y a ni gagnant ni perdant, ni Salut ni damnation. Et si l’on tombe, c’est souvent drôle : enfin un événement ! On tombe comme tombent les dés et les mots : le ratage est une expérimentation créatrice. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise pp. 118-119

La foi, dit Nietzsche nous sert de soutien, de béquille. Or, on mesure le degré de faiblesse de quelqu’un au nombre de principes « solides » dont il a besoin pour tenir debout. Ce désir que nous avons d’un appui, « cet impétueux désir de certitude », voilà ce qui conserve leur puissance aux religions, aux métaphysiques, aux dictatures. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise (p. 119

Que faut-il imaginer au contraire ? Une joie, une liberté du vouloir. Et voici la fin du paragraphe : alors « l’esprit abandonnerait toute foi, tout désir de certitude, exercé comme il l’est à se tenir sur les cordes légères de toutes les possibilités, à danser même au bord de l’abîme ». Apprendre à danser, toujours. Apprendre à traverser le déséquilibre.Grossman, Evelyne. La Créativité de la p. 120

Cultiver l’art de l’interprétation comme puissance d’instabilité, d’invention, de créativité. Éloge du déséquilibre créateur, refus des dogmes et croyances dictées. Plaidoyer pour l’insécurité poétique et créative de ceux qui, comme dit Deleuze, osent plonger dans le chaos. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 120

Louise Bourgeois : « L’art est une garantie de santé. » Ajoutons : pour l’artiste comme pour celui qui rejoue son œuvre avec lui. Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 121

Zarathoustra : il n’y a pas de valeur en soi, toute valeur se crée, s’expérimente, dans l’équilibre instable du désir et du rejet. « Évaluer, c’est créer : écoutez donc, vous qui êtes créateurs ! C’est leur évaluation qui fait des trésors et des joyaux de toutes choses évaluées34. » Grossman, Evelyne. La Créativité de la crise p. 124

Le Retour des Frontières, Michel Foucher, Cnrs Editions


Le Retour des Frontières, Michel Foucher, Cnrs Editions




Nous vivons dans un monde resté westphalien dans ses ressorts, avec ses revendications territoriales, sa compétition juridique pour les ressources et l’affirmation de puissance projetée en zones d’influence.  Foucher, Michel. Le Retour des frontières

Le phénomène frontalier suscite un malaise culturel lorsque dominent les lectures confondant limite et barrière, contrôle et coercition. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

La frontière resterait pourtant le dernier obstacle à abattre car elle contredirait l’utopie d’un monde globalisant enjoint de se soumettre au principe du droit généralisé de libre circulation des individus : le contrôle est présenté comme attentatoire à la liberté, une régression face à la modernité incarnée par la mobilité. L’abolition des frontières serait un progrès, leur rétablissement son contraire, la libre traversée un droit de l’homme imprescriptible, le filtre une aberration condamnable. Ce sans-frontiérisme d’un nouveau genre récuse la nécessité politique d’une distinction entre le dedans et le dehors. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

Les sociétés où nous vivons sont des « sociétés de l’histoire{9} » et, je complèterais, des « sociétés géographiques », insérées dans un contexte contemporain déterminé.
Foucher, Michel. Le Retour des frontières

Un monde arabe dont les configurations seront mieux arbitrées par les lignes de clivage religieux que par les vieux intérêts impériaux d’il y a cent ans. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

L’Iran est redevenu une grande puissance régionale. Certains de ses dirigeants se vantent que leur pays soit la première puissance non arabe du monde arabe, ayant pignon sur rue à Bagdad, Damas depuis l’engagement du régime en faveur de l’Iran lors de la longue guerre avec l’Irak, Beyrouth sud avec le Hezbollah, et au Yémen via le soutien aux Houthis. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

La stratégie des zones d’influence, pour classique et décalée qu’elle paraisse, contribuerait à apporter un peu de paix en Orient. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

lPrincipe d’un universalisme radical « en vertu duquel il n’y a que des individus à la surface de la planète qui doivent pouvoir s’installer où ils veulent en fonction de leurs intérêts. Ce qui implique qu’il n’existe plus de communauté politique capable de définir ses relations avec l’extérieur. Foucher, Michel. Le Retour des frontières

Hannah Arendt lui opposait, pour instaurer un espace commun ne niant pas les différences. « La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre-les-hommes (…) Il n’y a de liberté que dans l’espace intermédiaire propre à la politique. Foucher, Michel. Le Retour des frontières



samedi 23 mai 2020

Conseils d’un père à son fils, Régis Debray, Folio


Conseils d’un père à son fils, Régis Debray,  Folio



Les chansons d’auteur ne sont pas des feux de paille et, non contentes de tout dire sur l’air du temps, elles se gravent dans notre mémoire mille fois mieux qu’une thèse ou un essai. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 37

Ce qui soude une génération, où que ce soit, c’est un accord tacite sur ce qui est bon à penser et donc sur les désaccords dignes d’attention. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 44


Cest le partage d’un même passé plus que d’un même espace qui peut convaincre notre espèce de faire un seul peuple,Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 45

Et c’est une veine, qu’on soit pour si peu de chose dans notre vie. Cela laisse de la place aux autres. Sache, pitchoun (« petit », en provençal, c’est affectueux), que nul ne forge son identité à soi seul, et que ceux qui t’appellent à être l’auteur de ton existence, en artiste du moi, sont des égolâtres et des jean-foutre. « Pourquoi un tableau ou une maison sont-ils des objets d’art, mais non pas notre vie ? » se demande M. Foucault. Réponse : parce qu’un architecte est libre de ses épures et de ses matériaux, et que l’artiste peintre peut choisir ses tubes chez le marchand de couleurs. Alors que, pour nous, l’air du temps fixe le cahier des charges – à notre insu. En 1960, le fond de toile était rouge ; il est passé ensuite au rose, puis au vert, et maintenant la bannière US étoile nos T-shirts. Chaque décennie sa dominante mais, en tout cas, la page n’est jamais blanche, et le moule jamais vide. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils pp. 56-57

Le risque de l’« acosmisme » comme Hannah Arendt appelle la « fuite dans l’histoire mondiale ». Ils se croient à la maison à six mille kilomètres de chez eux, qu’ils soient porteurs de la Justice prolétarienne ou de la Libre Entreprise, Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 62

Là où il y a une bagarre en cours, débrouille-toi pour ne jamais être l’étranger. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 63

À gauche, la société sans la nation, sans les poètes et sans Jeanne d’Arc. Elle fait l’affaire des sociologues, des socialos et des juristes ; à droite, la nation sans la société, et sans lutte des classes. Elle fait l’affaire des décorés, des aèdes et des antiquaires. Chacun son filon, et son trou noir. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils pp. 64-65

Faire la sourde oreille aux dégoûtés de la France moisie, toujours prêts à accuser un « grand cadavre à la renverse » d’avoir manqué à ses obligations quand elle n’en a contracté aucune puisque c’est nous qui l’en avons lestée sans qu’elle y soit pour rien. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 66

Ou un corps expéditionnaire faire du nation building en Afghanistan, casser l’État irakien, armer les islamistes en Syrie, etc., sans prêter la moindre attention à la
langue, aux mœurs et à l’histoire. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 71

Mais qui croit en quelque chose se croit lui-même beaucoup plus qu’il n’est, condition du succès. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 77

Politique intérieure : gauche toute, « on fait cracher les riches et on redistribue ». Politique économique : centre, « il faut bien, avant de la redistribuer, créer de la richesse », donc des patrons, qui tireront la couverture à eux, et des salariés, qui paieront la TVA. Politique étrangère : droite vieux jeu, « qu’on ne vienne pas piétiner nos plates-bandes ni nous forcer la main, je ne suis pas forcé de vous ressembler ».
Debray, Régis. Conseils d’un père à son pp. 84-85

Je n’aurais pas raté le coche et manqué le virage sur l’aile de l’esprit d’Occident, direction Katmandou, quand les hippies, au milieu des sixties, ont lâché Prométhée et Jésus pour le Dalaï-Lama. Et, dans la foulée, l’ancestrale éthique de l’effort et du travail, où l’on ne comptait pas sa peine, pour cette économétrie du bonheur où toute contrariété a son tarif et son indemnité. En dépavant les rues de Paris, Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 85

Moins il y a de prestige moral chez les politiques, plus il y a de prestige politique chez les moralistes. Debray, Régis. Conseils d’un père à son p. 89

L’apostrophe de Zola à la « une » d’un quotidien, J’accuse. C’est bien notre fonction. Non pas expliquer, explorer, reconstituer, comprendre mais chapitrer, morigéner, dénoncer, fustiger. Raisonnement facultatif, allumage recommandé. La polémique procède ad rem, le pamphlet ad hominem (avec un penchant vers la droite), mais les deux ont tout intérêt à accrocher la diatribe à un héros du Who’s who, un wanted déjà bien repéré. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 92

Ne supportant pas la distance entre ce qui devrait être et ce qui est, ce preux, mi-évangéliste, mi-urgentiste, entend rendre le réel conforme à son idée. Épris de solutions expéditives et expéditionnaires, ne s’embarrassant pas plus d’histoire que de géographie, ce saint Michel a le don du coup de menton et de la mise en demeure des « lâches qui nous gouvernent ». Debray, Régis. Conseils d’un père à son pp. 98-99


Et c’est quand les adeptes du mouvement chrétien se sont mis à penser grec et parler latin qu’ils ont pu damer le pion aux Grecs et aux Latins. Si Luther n’avait pas été un bon moine augustin, la chrétienté serait restée papiste. Bref, commence par tapoter bien gentiment sur l’épaule des importants sans faire l’ours ou le snob.
Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 110

« Il faut choisir entre comprendre et réagir. » Entre se donner du champ et donner de la voix. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 114

« Sont actuelles les pensées qui nous permettent de nous situer dans le temps et de juger le présent pour ce qu’il vaut, mais ces pensées sont souvent intempestives. »
Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 114

On peut juger improbable, chez nous, le retour de l’esclavage au sens propre (on a trouvé des équivalents plus lénifiants), du droit divin ou de l’ordalie dans les cours d’assises mais on a vu venir le IIIe Reich après la République de Weimar, Pinochet après Allende, et on voit, dans maints pays, la théocratie succéder à la démocratie, et le droit du sang au droit du sol, alors qu’après le tracteur, la pénicilline ou la calculette, l’araire à manche de bois, la décoction miraculeuse, le boulier ou l’abaque débarrassent le plancher. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 121

Tous les documents disponibles, depuis l’âge du bronze, indiquent un bipède assez stable dans ses fondamentaux : xénophobe, peureux, agressif, veule, cupide dès qu’il le peut et prêt aux pires étripages dès qu’on l’a persuadé que son vis-à-vis était le diable en personne. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 122

Raison de plus pour rester ouvert aux surprises du monde. Garde-toi de fermer ta porte à l’inconnu qui passe. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 123

Nos fausses routes sont-elles le prix à payer pour garder notre liberté de mouvement, et renouveler de loin en loin notre carapace de certitudes autoprotectrices, souvent des plis de paresse ou de courtoisie.Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 129

Echapper à la plaie de notre époque, qui est de vouloir se faire aimer, complaire à tous, et racoler des fans. Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils p. 130

 « De tout ce qui jamais advint, rien ne doit être considéré comme perdu par l’Histoire. » Debray, Régis. Conseils d’un père à son fils (p. 132

Sapiens face à Sapiens, Pascal Picq, Flammarion


Sapiens face à Sapiens, Pascal Picq, Flammarion


Un nouveau transhumanisme postule que, si l’humanité est parvenue à son pinacle, alors il faut avoir recours au « solutionnisme » technologique pour dépasser cette condition de nature, autrement dit, se dégager de l’évolution. Or il n’en est rien. Nous réalisons que ce que nous sommes dépend précisément des choix culturels et techniques de nos ancêtres – ainsi de l’alimentation – et de nos modes de vie contemporains. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Une part croissante des populations humaines « décroche » partout dans le monde : cela se traduit en termes de santé, d’espérance de vie, de libido, de capacités cognitives, de fécondité… Une mal-évolution de plus en plus dramatique. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Forte est la tentation de glisser dans la facilité et le confort, une servitude volontaire et délétère qui anéantit tout ce qui a fait l’aventure de la lignée humaine depuis 2 millions d’années : relations sociales, cultures, activités physique et sexuelle, mobilité… Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens


Homo sapiens peut-elle s’adapter aux conséquences fulgurantes de son succès depuis 40 000 ans et à son amplification sans précédent depuis un demi-siècle ? Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Aujourd’hui, la diversité des populations provient en partie de gènes captés par hybridations multiples avec des espèces sœurs tout aussi humaines que Sapiens. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Notre lignée devient « humaine » en inventant la coévolution entre notre biologie et nos milieux technico-culturels, ce que j’appelle la deuxième coévolution. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 10
Toute évolution est un compromis, et plus une espèce connaît un fort accroissement démographique, plus elle modifie ses environnements ; il lui faut alors s’adapter aux conséquences. Depuis que je suis né, la population humaine a triplé et vieilli. Les conséquences en sont l’effondrement des écosystèmes, le dérèglement climatique et l’urbanisation massive. Les conséquences de ces conséquences se font encore à peine ressentir, mais nous sommes entrés dans une phase critique de l’évolution humaine qui se traduit déjà par de profondes transformations anthropologiques. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

En toile de fond, pesant sur l’humanité, la menace des contraintes de la nature, l’impact de celle-ci sur notre espèce via les nombreux sévices qui lui sont infligés. L’humanité sera-t-elle capable de s’en affranchir ? Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

L’adaptation des « premiers hommes » faisait intervenir l’usage d’outils, en particulier pour la préparation de la nourriture : cela eut comme conséquence possible une réduction de la taille des mâchoires et des dents. Alors, s’agit-il ici précisément de coévolution ? Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Ce processus de réduction des molaires de la dernière vers la première qui n’affecte pas la dentition antérieure est une caractéristique séculaire de l’évolution du genre Homo d’Erectus à Sapiens. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

À partir d’Homo erectus, les humains ne se déplacent plus que d’une seule allure : le trot. Pour marcher ou courir, Homo erectus avance alternativement une jambe d’un côté avec un bras de l’autre. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Le choix de la pierre, les formes obtenues par leur symétrie et leur équilibre, la qualité des retouches témoignent d’une recherche esthétique. Plus encore, la reconstitution des chaînes opératoires – l’ensemble des gestes nécessaires à la fabrication – mobilise des capacités cognitives identiques à celles utilisées pour le langage. Le geste et la parole procèdent de la même façon, que ce soit pour faire un biface ou une phrase ; les retouches, par exemple, sont l’équivalent cognitif des récursions de nos discours. L’anatomie de leur main le permet, comme celle de la partie antérieure du cerveau gauche pour le langage. Erectus invente les premiers modes d’expression symbolique. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Actuellement, nombre de personnes en quête d’une vision naïve de la vie de nos ancêtres ont adopté des régimes basés sur des nourritures végétales et animales crues. Plus minces que la moyenne de la population, elles souffrent chroniquement de déficits en calories et les femmes ont des problèmes sévères de fertilité. Car, même en vivant dans un environnement citadin, avec des aliments de bonne qualité produits par l’agriculture, sans risque de rupture d’approvisionnement et nonobstant les moyens efficaces proposés par nos ustensiles de cuisine pour les préparer, les « crudistes » souffrent régulièrement de déficiences physiologiques. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens

Actuellement, nombre de personnes en quête d’une vision naïve de la vie de nos ancêtres ont adopté des régimes basés sur des nourritures végétales et animales crues. Plus minces que la moyenne de la population, elles souffrent chroniquement de déficits en calories et les femmes ont des problèmes sévères de fertilité. Car, même en vivant dans un environnement citadin, avec des aliments de bonne qualité produits par l’agriculture, sans risque de rupture d’approvisionnement et nonobstant les moyens efficaces proposés par nos ustensiles de cuisine pour les préparer, les « crudistes » souffrent régulièrement de déficiences physiologiques. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens pp. 72-73.

L’hypothèse canonique de la viande procède de l’idée que sa digestibilité favorise l’absorption au niveau du petit intestin, tandis que la part du régime incorporant des nourritures végétales dégradées par le microbiote dans le gros intestin régresse. Une transformation biologique et physiologique considérable en découle, avec, d’un côté, la réduction de la taille du gros intestin et du cæcum et, de l’autre, l’augmentation de la taille du cerveau. Est-ce que cette évolution a commencé avec Erectus ? Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 74

Notre ventre se comprend comme notre « deuxième cerveau » : ce que nous mangeons nourrit et influence nos capacités cognitives.Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 75

Par-delà la mode actuelle de l’altruisme, les études comparées en éthologie montrent que les sociétés qui pratiquent la solidarité, la coopération et l’altruisme s’adaptent mieux et résistent mieux aux périodes de crise Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 90


Toute bonne recherche s’appuie sur de bonnes questions et non sur des clichés jamais questionnés. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 91

Depuis qu’existent les sciences du lointain passé de l’homme, la préhistoire et la paléoanthropologie ont été asservies à une idéologie du progrès qui centre tout sur un Occident triomphant et dominateur depuis la Renaissance, renvoyant les autres civilisations et surtout les peuples dits traditionnels à des stades inférieurs d’une histoire universelle dominée par les Européens, ce qu’on appelle l’évolutionnisme culturel. Par conséquent, on a négligé toutes les capacités d’innovation des autres peuples, que ce soit dans l’histoire et, a fortiori, dans la préhistoire. Picq, Pascal. Sapiens face à p. 205

Nos grands navigateurs de la Renaissance revivront cette aventure, mais, partout où ils accostèrent, il y avait déjà des hommes, les premiers vrais conquérants des Nouveaux Mondes qui les y avaient précédés en des temps qu’ils ne pouvaient pas imaginer ; eux étaient portés par d’autres imaginaires et représentations du monde.
Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 208

Savoir si les civilisations répondent à des projets humains nonobstant la nature ou en réaction à des changements climatiques. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens  (p. 212

Nous avons constamment négligé un facteur à propos de l’évolution : plus les espèces ont du succès, plus elles doivent s’adapter aux conséquences de ce succès… Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 213

Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829) est le fondateur du transformisme, une théorie évolutionniste qui décrit comment les espèces s’adaptent en réponse aux facteurs de l’environnement. C’est de l’innovation active où, selon une expression célèbre, les nécessités sont les mères des inventions. Seulement, ce postulat contient une conséquence arbitraire : si les conditions ne changent pas, alors à quoi bon inventer ? Dans le processus lamarckien, il y a adéquation de fait entre les problèmes et leurs solutions. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 218

L’histoire de l’humanité se raconte toujours sur le mode solutionniste, des premières pierres taillées au transhumanisme actuel avec, en filigrane, des inventions portées au crédit des seuls hommes, les mâles, qui dégagent l’humanité des contingences naturelles, ce que ne peuvent faire les femmes, trop contraintes par leur nature. Il en va très différemment dans les mondes darwiniens, où les inventions précèdent les innovations. En d’autres termes, les caractères ou les inventions n’apparaissent pas en réponse à un besoin, mais attendent d’être sélectionnés : les solutions attendent leurs problèmes. Il en va ainsi de la génétique et de tous les mécanismes produisant des variations, comme la sexualité ; on découvre qu’il en est de même pour les innovations techniques et leurs usages, notamment dans le cadre de la révolution numérique actuelle, où l’on parle de darwinisme artificiel. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens pp. 218-219

Nous sommes tellement ancrés dans ce qui est devenu le dogme lamarckien – mais Lamarck n’y est pour rien – que l’on n’a pas vu venir la révolution numérique. Tant que nos penseurs politiques et économiques de toutes obédiences – nourris de conceptions progressistes de la philosophie et de l’histoire – n’ont pas compris « à quoi ça sert », ils méprisent les inventions. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 220

Nos penseurs s’efforcent de comprendre en quoi une invention peut servir un monde existant, mais ils ne saisissent pas qu’elles vont changer le monde tel qu’il est. Préserver les acquis plutôt que d’envisager de nouveaux acquis. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 220

On note ces profonds changements dans les activités physiques sur fond de sédentarité accrue et de moindre déplacement, par rapport à ce qu’on connaissait pour la collecte ou la chasse. À cela s’ajoute la propagation des maladies contagieuses liées à la concentration des habitants. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 226

La pensée axiale. Ce concept a été proposé par le philosophe Karl Jaspers au siècle dernier pour décrire les émergences simultanées et indépendantes de nouveaux systèmes de pensée philosophiques et religieux dans les civilisations gréco-romaine, perse, indienne et chinoise avec l’écriture et les écritures, ce qu’on appelle aussi la naissance de la raison graphique. Picq, Pascal. Sapiens face à p. 242

La théorie mémétique admet que nos systèmes de pensée contiennent des éléments qui se diffusent comme des gènes – les mèmes, qui seraient aux représentations du monde ce que les gènes sont à notre biologie, donc au cœur des processus coévolutifs, tout en rappelant que les gènes et les mèmes n’ont aucune relation fonctionnelle. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 245.

Si toute l’histoire de l’humanité sapienne a été celle de chasseurs-collecteurs, celle-ci a tout au plus 10 000 ans, soit à peu près un cinquantième de l’histoire évolutive de Sapiens en tant qu’espèce. Les agricultures et les éleveurs façonnent son évolution biologique et culturelle, tandis que l’histoire ne marque son empreinte qu’à partir des âges des métaux, plus précisément du bronze et du fer, avec les premières cités-États et les empires, il y a seulement 5 000 ans. Quant à la Révolution industrielle, elle s’est opérée il y a deux siècles. Une prodigieuse verticalisation du monde en découle depuis lors, avec des différences économiques considérables dans la diversité des populations actuelles. Mais voilà que, d’un coup, toutes ces sociétés humaines se retrouvent connectées dans l’espace digital darwinien et nonobstant leurs immenses différences économiques et culturelles. Pour la première fois depuis 10 000 ans, toutes les sociétés humaines s’engagent dans la révolution numérique avec la diversité de leurs héritages biologiques et culturels. Picq, Pascal. Sapiens face à pp. 246-247

Les religions qui « sont dans le monde » et les religions « orientées vers d’autres mondes ». Picq, Pascal. Sapiens face à p. 257

Cette conception hiérarchique et progressiste de l’évolution et de l’histoire, datant du temps de la domination de la culture occidentale sur la nature et les autres peuples, nous entrave si l’on veut comprendre l’importance des changements climatiques et des dégradations des écosystèmes pour l’avenir de l’humanité. De même pour notre incapacité à comprendre, non pas le retour, mais l’émergence des autres peuples et civilisations toujours ignorés – voire méprisés – dans le cadre mondialisé de la révolution numérique. La controverse récente entre [notre] l’histoire et ce qu’on appelle l’histoire-monde en témoigne. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 261

Depuis les Lumières, de nombreuses avancées ont été accomplies. Mais Condorcet était bien loin d’imaginer ce qu’il adviendrait de ces « bons sauvages » devenus « primitifs » du temps de Darwin et proches de l’extinction à l’époque de Lévi-Strauss (les « peuples premiers » au bord du précipice). De même pour les biodiversités sauvages et domestiques, sans oublier les guerres mondiales, la bombe atomique et les capacités d’autodestruction des hommes, ou la bombe démographique à retardement par le nombre et le vieillissement. Comment l’un des apôtres les plus brillants du progrès aurait-il perçu les controverses actuelles sur l’environnement et l’avenir de l’humanité, avec en filigrane de forts courants de contestation de l’humanisme, comme dans le posthumanisme, et le nouveau repentir de groupes qui revisitent l’histoire et ses « erreurs » : les premiers hommes n’auraient jamais dû quitter les forêts, la chasse et manger de la viande ; les Néolithiques n’auraient jamais dû inventer les agricultures ; les acteurs des Lumières n’auraient jamais dû mettre en place la Révolution industrielle ; ou encore la génération des baby-boomers est accusée de tous les maux… Une révolution générationnelle qui revendique la haine de ses aînés, d’Erectus à ses parents. Reprenons les grandes transitions de l’évolution humaine avec un regard axial ; comme pivot du changement et de ses valeurs. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens pp. 262-263

D’un point de vue cognitif, de nouvelles représentations du monde, et plus spécifiquement des rapports entre les humains et la nature, accompagnent l’émergence de ces nouvelles économies, non sans influences entre elles. Naissance de nouvelles divinités et de nouveaux cultes, avec une tendance à humaniser les divinités et à tenter la maîtrise voire la domination de la nature. Les pratiques des cultes se font de plus fréquemment dans les villages et dans les maisons. Picq, Pascal. Sapiens face à pp. 274-275

Les génomes de chasseurs-collecteurs subissent des facteurs de sélection. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des choix culturels créent des facteurs de sélection naturelle. Picq, Pascal. Sapiens face à p. 276

Les sociétés s’articulent en trois grandes classes : nobles et guerriers – clergés et lettrés – paysans dans les campagnes et artisans dans les villes selon leurs divers métiers (poterie, métallurgie, menuiserie, taille de la pierre, etc.) Picq, Pascal. Sapiens face à p. 279

Une part considérable des inventions techniques est dédiée aux armes, ce qui est toujours le cas. Picq, Pascal. Sapiens face à p. 280

Capacité des élites à imposer des conceptions officielles du monde, même si elles se heurtent à d’autres représentations ou tout simplement au bon sens (naturel). Par exemple, le dualisme qui oppose homme/animal ou nature/culture est une construction ontologique puissante produite par des clercs qui encore de nos jours, occupe les chaires de philosophie et des humanités en général, et contre laquelle bataillent les anthropologues, éthologues, les évolutionnistes et les cognitivistes.

Les fourches caudines du dualisme, valorisant toujours les conceptions idéelles par rapport aux approches matérialistes – et vulgaires – des sciences. Les élites forgent leurs idéologies de la domination en inventant des conceptions du monde qui justifient leur mépris des conditions matérialistes de production et imposent l’obligation morale de les nourrir et de leur assurer des privilèges. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 280

L’un des moyens techniques les plus efficaces pour la diffusion des mèmes est le commerce ; les idées et les biens voyagent de concert. Mais d’autres agents empruntent ces routes des idées et des biens : les agents pathogènes. Des maladies civilisationnelles comme la grippe, apparue en Chine, ne cessent depuis cette époque de décimer les populations, comme l’épidémie si dévastatrice de 1918. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens pp. 281-282

Les divinités égyptiennes ont des corps humains avec des têtes d’animaux, à l’exception de Thot, le protecteur des érudits et des scripts, représenté par un babouin hamadryas. (C’est la première – et dernière – incursion d’un singe déifié dans la pensée du bassin méditerranéen.) Ailleurs, d’autres religions polythéistes s’orientent aussi vers la domination d’un dieu sur les autres, comme Zoroastre, Ahura Mazda ou encore le terrible dieu Baal. À défaut d’être humains, les dieux s’humanisent, comme ceux de l’Olympe, Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 283

Après le geste suspendu d’Abraham, les sacrifices d’humains disparaissent. Les sacrifices d’animaux persistent de nos jours, même dans les grands monothéismes, des pratiques les plus réelles aux plus symboliques.Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 284

Cette conception inepte postulant que les autres espèces, à l’instar des singes, sont restées en panne d’évolution ou que les autres peuples, cultures ou civilisations seraient englués dans leur archaïsme. Il n’y a rien de plus faux, sauf chez les idéologues de toutes obédiences universitaires accrochés à leurs dogmes anthropocentrique et progressiste. Même celles et ceux qui, de nos jours, pensent trouver chez les peuples dits racines des leçons de philosophie de la vie s’égarent.
Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 285.

J’appartiens à la génération qui a connu le progrès comme jamais l’histoire de la lignée humaine n’en avait connu. Depuis la Renaissance et l’humanisme, puis les Lumières au XVIIIe siècle, suivies de la Révolution industrielle au XIXe siècle, de la croissance dans la seconde moitié du XXe siècle, l’humanité a vu sa condition s’améliorer grâce aux savoirs, aux sciences, aux techniques et aux avancées sociales. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 287

Les autres pays ne se contentent plus de consommer les biens et les services des nations industrialisées ou de les produire à moindre coût. Désormais, ils innovent et inventent d’autres formes de développement économique. La Chine et d’autres pays d’extrême Asie, bien sûr, mais aussi l’Afrique, qui court-circuite deux siècles d’âge industriel. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 293

Pour les pays de l’hémisphère Nord, l’accroissement démographique est davantage dû à l’allongement de la vie qu’à la natalité (avec une réduction comme jamais de la mortalité infantile) Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 295

Les jeunes enfants se construiront cognitivement et socialement avec des parents âgés et en retrait des activités économiques. La retraite sera consacrée à la procréation et non plus à la transmission filiale entre grands-parents et petits-enfants. Décidément, jamais les questions de filiation n’auront été aussi vives dans nos sociétés postmodernes. Picq, Pascal. Sapiens face à pp. 296-297

Partout dans le monde, l’évolution des techniques médicales autour de la procréation et les choix des « parents », qu’ils soient motivés par la nécessité, un désir fantasmé d’un type d’enfant ou différentes formes d’eugénisme positif ou négatif, bousculent les modes de procréation, de la conception aux premiers âges de la vie. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens pp. 298-299

Depuis Homo erectus, les sociétés humaines ont inventé une très grande diversité de relations de parenté et de filiation, ce qui représente l’un des sujets d’études majeurs de l’anthropologie. Un fait nouveau toutefois. Alors que jusqu’à présent tout enfant, quel que soit son mode de procréation, s’inscrivait dans une parenté et une filiation, donc sans questionner ses ancêtres, on voit aussi désormais des personnes se mettre en quête d’autres ancêtres ; ni plus ni moins qu’une inversion anthropologique. À notre époque, on choisit ses enfants comme on choisit ses ancêtres. Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 300

En se baladant sur les réseaux à la recherche des dix à vingt principales menaces qui pèsent sur l’avenir de l’humanité en 2019, on lit, par ordre d’inquiétude décroissant : les conséquences du dérèglement climatique ; les migrations provoquées par celui-ci, les catastrophes naturelles ; les fraudes massives sur les data – les cyber-attaques et l’intelligence artificielle ; les catastrophes industrielles ; l’effondrement de la biodiversité ; la raréfaction de l’accès à l’eau ; ou encore les bulles spéculatives de la finance. Il y a deux décennies, les principaux sujets d’inquiétude étaient plutôt d’ordre céleste – on parlait des météorites – ou liés à la tectonique des plaques… En fait, les idéologies du progrès et de la croissance sont incapables de questionner leur croyance en la destinée de l’humanité, si ce n’est à travers ces vilaines causes naturelles. Pourtant, en deux décennies, les principales menaces pesant sur l’avenir de l’humanité sont devenues d’origine humaine : maladies, industries, économies, urbanisation, pollutions…Picq, Pascal. Sapiens face à Sapiens p. 310



Réflexions sur la révolution en France, Edmund Burke,


Réflexions sur la révolution en France, Edmund Burke, Les belles Lettres

Burke défendait les hiérarchies traditionnelles. Pour Burke, l’aristocratie, comme la monarchie et toutes les autres conventions du code traditionnel de l’honneur, sont pour tous les hommes une protection, parce qu’elles adoucissent la domination, mais surtout parce qu’elles dissimulent la nature animale de l’homme, en donnant au respect et à l’admiration une base vécue que le travail des Lumières risque toujours de ruiner. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Il serait aussi ridicule de tenter de fixer l’hérédité de la beauté que celle de la sagesse. Quelle que soit la sagesse, c’est comme une plante sans semence, on peut la cultiver quand elle paraît, mais on ne saurait la reproduire à volonté. Il y a toujours une quantité suffisante à toutes les fins dans la masse de la société ; mais elle n’a pas de point fixe, elle grandit continuellement. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Le préjugé est bon en son temps, car il rend heureux. Il ramène les peuples à leur centre, les rattache plus solidement à leur souche, les rend plus florissants selon leur caractère propre, plus ardents et par conséquent aussi plus heureux dans leurs penchants et leurs buts. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Dans le contenu de sa critique, en revanche, Genz reste très proche de Burke : il reproche à la Déclaration d’avoir érigé en principes politiques les droits présents dans l’état de nature Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

La doctrine de la Déclaration aboutit à une contradiction permanente entre théorie et pratique. En fait, le mérite propre de Gentz .Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

La supériorité des « préjugés » sur le jugement individuel manifeste clairement l’infirmité de la Raison humaine.Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

La Constitution anglaise est « le plus bel équilibre de forces qu’on ait jamais vu dans le monde », alors même qu’elle n’est pas le produit d’une action délibérée189, mais l’« ouvrage des circonstances190 », et sa valeur vient de sa fidélité toujours maintenue aux formes traditionnelles (féodales) de la représentation. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Constant y analyse les raisons qui font croire à la supériorité des préjugés sur les principes rationnels. La force des préjugés vient de ce qu’ils sont liés au monde vécu traditionnel, alors que, si l’on ignore les « principes intermédiaires » qui les rendraient praticables198, les « principes » semblent heurter de front les intérêts constitués : Lorsqu’on jette tout à coup, au milieu d’une association d’hommes, un principe premier, séparé de tous les principes intermédiaires qui le font descendre jusqu’à nous et l’approprient à notre situation, l’on produit sans doute un grand désordre ; car le principe arraché à tous ses entours, dénué de tous ses appuis, environné de choses qui lui sont contraires, détruit et bouleverse ; mais ce n’est pas la faute du principe premier qui est adopté, c’est celle des principes intermédiaires qui sont inconnus : ce n’est pas son admission, c’est leur ignorance qui plonge tout dans le chaos. […] Les préjugés, au contraire, ont eu ce grand avantage, qu’étant la base des institutions, ils se sont trouvés adaptés à la vie commune par un usage habituel : ils ont enlacé étroitement toutes les parties de notre existence ; ils sont devenus quelque chose d’intime ; ils ont pénétré dans toutes nos relations ; et la nature humaine, qui s’arrange toujours de ce qui est, s’est bâtie, des préjugés, une espèce d’abri, une sorte d’édifice social, plus ou moins parfait, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Il est vrai, comme l’avait dit Burke, que le jacobinisme est d’abord une insurrection du talent et de l’énergie contre la « société. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

D’où vient, dans ces conditions, la force persuasive des Réflexions sur la révolution en France ? Leur charme naît de l’art incomparable avec lequel Burke a su évoquer les limites que la finitude humaine donne à l’action politique : l’impossibilité de déchirer sans traumatisme le « voile » des conventions, la nécessité où nous sommes de comprendre le lien social à partir d’un « monde de la vie » dont les principes ne sont jamais totalement explicitables, l’enracinement de l’émancipation elle-même dans la dépendance qui marque toute éducation. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Pour les individus, l’effet de la liberté est de leur permettre de faire ce qui leur plaît ; voyons donc ce qu’il leur plaira de faire avant de nous risquer à des félicitations que bientôt peut-être il faudra changer en condoléances. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Tout bien considéré, la révolution française est la plus étonnante qui soit jamais survenue dans le monde. Les choses les plus surprenantes y sont souvent produites par les moyens et dans les conditions les plus absurdes et les plus ridicules ; et, semble-t-il, par les agents les plus méprisables. Tout paraît hors de nature dans ce chaos étrange où la légèreté le dispute à la férocité et où tous les crimes se mêlent indistinctement à toutes les folies. Comment cette monstrueuse tragi-comédie n’inspirerait-elle pas tour à tour, et parfois même tout ensemble, les sentiments les plus opposés ? Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France


Le zèle du docteur Price est de nature bien singulière. Il aspire à la propagation non de ses propres idées, mais de n’importe lesquelles ; non point à la diffusion de la vérité, mais à l’universalisation de la contradiction. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

Vos anciens états vous assuraient de tous ces avantages ; mais vous avez préféré agir comme si vous n’aviez jamais constitué une société ni formé un ordre civil, et qu’il vous fallait tout refaire à neuf. Vous avez mal commencé parce que vous avez commencé par mépriser tout ce qui vous appartenait. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France

La liberté s’accorde avec la loi, mais celle-ci trouve dans une liberté disciplinée le meilleur des auxiliaires. Vous eussiez bénéficié d’un système fiscal productif, mais qui ne serait oppressif pour personne. Vous eussiez disposé, pour alimenter les caisses de l’État, d’un commerce florissant. Vous auriez eu une constitution libre ; une monarchie puissante ; une armée disciplinée ; un clergé réformé et respecté ; une noblesse moins fière mais pleine de caractère, prête à encourager au mérite et non à l’étouffer ; vous auriez eu un Tiers d’esprit libéral, qui éveillerait l’émulation de la noblesse et lui fournirait de nouvelles recrues ; vous auriez eu un peuple protégé, content, laborieux et obéissant, un peuple formé à rechercher et à reconnaître le bonheur que procure la vertu dans tous les états de la vie. C’est dans ce bonheur et dans cette vertu que consiste la véritable égalité morale parmi les hommes, et non pas dans ces fictions monstrueuses qui, en inspirant des idées fausses et des espérances vaines à des hommes destinés à cheminer dans l’obscurité d’une vie laborieuse, ne servent qu’à alourdir et à envenimer l’inégalité de fait à laquelle elles ne peuvent mettre fin. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France


En s’éclairant de ces fausses lumières, la France a payé plus cher pour s’attirer d’incontestables calamités que tout autre pays pour se procurer les biens les plus certains. Burke, Edmund. Réflexions sur la Révolution en France